Partie 7/7. Kintsugi — 金継ぎ
(L’art de réparer avec de l’or)
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Durant l’été, comme l’année précédente, le groupe d’amis au complet avait pris l’habitude de se rejoindre à Hayama pour une journée ou un week-end, la tante Takumi s’étant engagée sur de nouvelles passions créatives qui lui imposaient de partir en stage chez différents artisans.
Ils la croisaient malgré tout de temps en temps et cette dernière était particulièrement ravie des échanges qu’elle pouvait avoir avec cette génération porteuse d’un renouveau culturel prometteur.
William avait parfois du mal à la reconnaître, appréciant sa personnalité plus extravertie, qu’il n’avait jamais eu l’occasion de voir étant plus jeune.
Cela lui permit de créer un lien affectif fort avec elle, retrouvant ainsi la chaleur réconfortante qui avait quitté la maison familiale après le décès de son obāchan.
Ryosuke, de son côté, échangeait régulièrement sur la musique avec Takumi, cette dernière pouvant enfin partager sa culture musicale éclectique.
L’organisation des binômes avaient évolué afin de permettre à Ryosuke et William de passer plus de temps ensemble, Narong ayant réussi à convaincre William de retrouver sa place dans sa chambre d’enfant.
Quand Ryosuke et Min-ho ne pouvaient pas se joindre à eux, le groupe avait pris l’habitude d’organiser au moins une visio au cours du week-end afin qu’ils puissent profiter de l’ambiance.
Dès qu’ils en avaient l’occasion, William et Ryosuke passaient également voir Haruko à Okutama, le plus jeune ressentant le besoin de voir celle qui l’avait accueilli comme son deuxième fils, le plus souvent possible.
Les deux amis passaient par ailleurs leur temps à échanger par message quand ils ne pouvaient pas partager du temps ensemble et, à la fin du mois d’août, ils étaient engagés émotionnellement l’un envers l’autre, sans jamais l’avoir exprimé à haute voix.
Quand leurs plannings concordaient, il arrivait à Ryosuke d’aller voir le travail de William dans le cadre de tournages pour Dune.
Il s’installait alors dans un coin et l’observait, toujours en retrait, semblant veiller sur lui.
Sa présence régulière intriguait Harawa Nicky et, dès qu’elle en eut l’occasion, elle vint se présenter officiellement à lui, par l’intermédiaire de Sọlá, sachant déjà qu’il travaillait pour Sevenfold et était ami avec Min-ho.
La Directrice Artistique de Dune et l’assistant producteur et parolier de Sevenfold prirent ainsi l’habitude d’échanger dès qu’ils le pouvaient.
William n’y attachait que peu d’importance, dans un premier temps, pensant que cela ne pourrait être que bénéfique pour le rappeur d’avoir des liens en dehors de Sevenfold, mais quelque chose dans leur lien grandissant finit par le déranger.
Selon lui, Nicky était une femme d’un charisme évident et elle avait cette capacité à plonger un regard intense dans les yeux de ses interlocuteurs quand elle s’adressait à eux, qui aurait pu faire chavirer n’importe quel cœur.
Le jeune homme venait d’apprendre que Kimiko, sa mère, allait finalement rentrer au Japon quand il vit Nicky toucher une énième fois le bras de Ryosuke, un sourire qu’il interpréta comme charmeur aux lèvres.
Comme à chaque fois qu’il était témoin de ce genre d’action, il sentit une tension l’envahir, qu’il chassa, cherchant à la mettre sur le compte de ses insécurités non résolues.
Cependant, ce jour-là, elle se transforma insidieusement en un sentiment beaucoup plus complexe, lequel avait fini par l’envahir à la fin de la journée.
Du fait de ses pensées incohérentes, William alla se changer dans les vestiaires à la fin du tournage, en prenant plus de temps que d’habitude,
Sọlá, présente elle aussi ce jour-là, l’attendit un long moment devant la porte des vestiaires et l’interpela quand elle le vit sortir.
— Hey, Sweetie ! Tout va bien ?
William se força à sourire, mais son amie reconnut immédiatement sa « tête des mauvais jours ».
— Désolé, je suis fatigué, Sọlá… Tu m’attends depuis longtemps ?
Sọlá fronça les sourcils.
— Tu es sûr que c’est tout ?
Le figurant soupira et préféra utiliser la carte du message que sa mère lui avait laissé.
— Ma mère rentre au Japon, elle m’a encore laissé une dizaine de messages pour que je la rappelle…
Son amie l’observa un moment avec compassion puis le prit dans ses bras.
— Tu sais ce que tu vas faire ? lui demanda-t-elle simplement.
William se raidit au contact, peu enclin à se laisser cajoler à cet instant précis.
Se dégageant doucement, il soupira.
— Je ne sais pas… Laisse tomber, je verrai le temps venu.
Sọlá reprit son observation avec inquiétude, comprenant qu’elle ne pourrait pas lui venir en aide cette fois-ci.
Respectant son attitude de fermeture, elle se contenta de lui sourire.
— Tu sais que tu n’es pas seul…
Elle accompagna ses mots avec un regard dans la direction de Ryosuke, lequel était encore en pleine discussion avec Nicky.
William jeta un œil à son ami et détourna les yeux rapidement, lâchant un « On verra. » entre ses dents.
Ryosuke finit par les rejoindre peu après, tout sourire.
— Nicky m’a demandé si je serais d’accord pour signer un contrat avec Dune en tant que Producteur Junior à la fin de mon contrat à Sevenfold, en décembre.
Sans pouvoir s’en empêcher, William lui jeta un regard noir, que le rappeur ne vit pas tout de suite.
Sọlá, en revanche, avait remarqué l’expression facilement identifiable de son ami et se dépêcha de la couvrir en félicitant le jeune homme avec un peu trop d’enthousiasme.
— Je ne sais pas encore si je vais accepter, je me suis tellement engagé auprès de Soma et Fukujin Seven que ça sera difficile mais je dois admettre que la manière de travailler de Nicky est vraiment fascinante.
— « Nicky » ? Tu ne devrais pas plutôt l’appeler Mme Harawa ? se contenta de commenter William, tout à fait conscient que ce n’était pas le plus important dans l’annonce que son ami venait de faire.
Ryosuke le regarda avec un air ahuri, tandis que Sọlá était déjà en train de fuir le futur champ de bataille en leur lançant un « J’y vais ! Love you guys ! » auquel elle n’attendait aucune réponse.
William serra les lèvres, sachant pertinemment qu’il venait de s’aventurer sur un terrain glissant.
Il prit la fuite à son tour sans un regard, et se dirigea vers la sortie.
Le rappeur le suivit, sans chercher à lui courir après, déconcerté mais surtout agacé.
Une fois dans la rue, voyant que le plus jeune n’avait toujours pas réduit son allure, Ryosuke finit par augmenter la sienne pour pouvoir se mettre à sa hauteur.
Ils avancèrent en silence dans les rues bondées, jusqu’à arriver à un espace plus calme.
Là, le rappeur prit William par le poignet et l’emmena dans un coin isolé des regards.
Il se dressa ensuite devant lui, les bras croisés et les sourcils froncés.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Son ami soupira, les sourcils froncés.
— Rien. Je suis content que tu aies l’opportunité de faire ce que tu aimes.
Le ton était cassant, contredisant les mots prononcés.
Ryosuke cligna des yeux.
— Là, maintenant, tu penses que tu as l’air content ?
William baissa les yeux et adoucit son ton.
— Je suis content pour toi.
— Mais ? ajouta le rappeur.
Son interlocuteur déglutit.
— Mais rien. C’est bien. Tu vas pouvoir passer plus de temps avec « Nicky ». C’est chouette, elle est intéressante et … agréable à regarder.
Ryosuke fronça les sourcils à son tour.
— « Nicky » ? Je croyais qu’on devait l’appeler Mme Harawa ? Et tu la trouves si « agréable à regarder » que ça ? lança-t-il avec ironie.
William releva ses yeux ambrés vers son ami, toujours teintés d’un mélange de colère et d’anxiété.
— Quoi ? Pas toi ?
Le rappeur se frotta le visage puis passa la main dans ses cheveux en soupirant, ce qui mit le plus jeune encore plus mal à l’aise.
Après un temps de silence, le rappeur secoua la tête.
— Je ne comprends pas vraiment ce qui est en train de se passer, là, Will. Pourquoi ça ne te rend pas heureux que je puisse potentiellement bosser pour Dune ?
Leurs regards se croisèrent tandis que la tension restait suspendue dans l’air étouffant rejeté par le béton autour d’eux.
William fut le premier à détourner les yeux.
— Si je suis heureux, j’imagine. Oublie ce que je viens de dire, je suis fatigué et il fait chaud… Je veux juste rentrer chez moi…
Ryosuke soupira.
— On rentre ensemble ?
Son ami haussa les épaules.
— Si tu veux…
Ils reprirent leur route jusqu’au prochain métro, prenant soin de parler d’un tout autre sujet que le précédent.
Les deux jeunes hommes rentrèrent finalement chez eux après s’être salués avec moins d’entrain que d’ordinaire, la séparation les soulageant clairement.
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Le lendemain, Sọlá avait décidé d’envoyer un message à William pour qu’ils puissent se voir afin de vérifier comment s’était terminé son échange avec Ryosuke.
Ils se retrouvèrent après la journée de travail au konbini de William, dans un bar près de son lieu de travail.
Le jeune homme s’était installé devant un soft quand son amie le rejoignit.
En voyant la tête qu’il affichait, elle commanda deux bières et planta ses yeux dans ceux de l’âme en peine.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
William soupira en grimaçant.
— Je suis un idiot…
— Comment ça ? demanda Sọlá, habituée à l’autoflagellation de son ami.
Ce dernier secoua la tête, mal à l’aise et termina son verre de soft.
— Si tu ne veux pas en parler, c’est comme tu veux, mais tu as accepté qu’on se voit, Will…
— Je sais… Laisse-moi juste un peu de temps, s’il te plaît.
Il porta le verre de bière à ses lèvres et en descendit la moitié.
Sọlá le regarda faire, sans savoir si elle devait s’amuser de la situation ou s’en inquiéter.
Le jeune homme n’étant pas habitué à boire de l’alcool, le demi-verre associé à la nuit blanche qu’il venait de passer eut un effet désinhibant plutôt rapide.
Son amie l’observait en silence, attendant qu’il se décide à lâcher la raison de son trouble.
— Sọlá ? Ça fait, quoi ? Neuf mois que vous êtes ensemble avec Min-ho ?
La jeune femme sourit, un peu surprise de la manière dont il avait choisi d’aborder le sujet de sa relation avec Ryosuke.
— Oui c’est à peu près ça, sauf si on enlève la période « crise Sevenfold ».
William fit de nouveau une grimace, se rappelant comme cette étape avait été difficile pour eux.
Après une pause, il soupira et lui demanda :
— Comment tu as su que…
Son amie vint rapidement à son aide.
— … Que je voulais en faire un partenaire de vie ?
William haussa les épaules, ce qui fit rire son interlocutrice.
— T’es trop chou !
Le jeune homme cacha son visage dans ses mains pour dissimuler sa gêne.
Sọlá prit une inspiration et décida de faire avancer la conversation.
— Hier, ton état, c’était pas seulement à cause de ta mère, je me trompe ?
Ils échangèrent un regard et William secoua la tête.
— Est-ce que tu es jaloux de la relation entre Mme Harawa et Ryosuke, Will ?
Son interlocuteur soupira lourdement.
— C’est idiot, hein ?
Il avait répondu par automatisme mais espérait secrètement qu’elle lui dise qu’il était en droit d’éprouver ce genre de sentiment.
— Tu sais que Mme Harawa ne cherche pas à séduire Ryosuke, n’est-ce pas ?
Sans le laisser ajouter quoi que ce soit, elle ajouta :
— Tu sais aussi que Ryosuke et toi vous avez une relation qu’il serait difficile d’égaler, non ?
William la regarda, un peu déçu qu’elle réussisse à analyser les choses d’une manière aussi efficace.
Par un élan d’orgueil et pour prouver qu’il n’était pas complètement fou, il lui lança, plus fort que prévu :
— Alors pourquoi il lui sourit ? Pourquoi elle le touche tout le temps ?! Hein ?!
La table la plus proche d’eux se retourna comme un seul homme, attirés par le volume sonore.
Sọlá partit dans un éclat de rire, applaudissant la vigueur de la jalousie affichée par son ami.
Elle mit un certain temps à se calmer mais réussit à articuler :
— Will, c’est pas parce que tu es frustré de ta relation avec Ryosuke qu’il faut surinterpréter ce qui se passe autour de toi.
— Je ne suis pas frustré ! Je suis … agacé…
Son amie secoua la tête.
— Tu es frustré, il est frustré et vous êtes frustrants pour tout le monde, Will !
Le jeune homme écarquilla les yeux.
— Comment ça, on est frustrant pour tout le monde ?
Sọlá plongea des yeux malicieux dans ceux de son ami.
— Vous êtes ensemble ou pas ?
— Quoi ? Non ! On est amis !
Son interlocutrice lui jeta un regard entendu et amusé.
Le visage de William avait pris une couleur cramoisie, indiquant qu’il ne croyait pas un mot de ce qu’il venait d’exposer avec force.
Après un silence, il avoua, à mi-voix :
— Je ne sais pas ce qu’on est… Sọlá… Je ne sais pas ce qu’il attend de moi et je ne sais pas ce que je veux non plus…
Son amie le regardait maintenant avec empathie.
— Je pensais que ça m’allait, ce qu’on a mais… je n’en suis plus si sûr…
Sọlá se rapprocha de lui et lui prit la main.
— Will, je peux te poser une question vraiment très bête ?
Le jeune homme acquiesça.
— Est-ce que tu veux le toucher ? Le prendre dans tes bras ? … L’embrasser ?
William déglutit, évidemment gêné par la question, mais encore plus par la réponse qui lui était extrêmement claire.
— Oui…
Il détourna les yeux et ajouta rapidement :
— Mais je ne suis pas certain qu’il me voie comme ça… J’y ai cru… à un moment… Mais je pense que notre relation lui convient mieux telle qu’elle est…
Son amie l’observa en lui caressant le dessus de la main avec le pouce.
— Je suis désolée, Sweetie, mais je crois qu’il va falloir que tu lui dises ce que tu ressens.
Le jeune homme se dégagea doucement de la caresse de son amie et porta de nouveau son verre à ses lèvres.
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« Je sais. »
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Les jours qui avaient suivi la crise entre Ryosuke et William, les deux amis avaient continué à échanger régulièrement par messages, déterminés à éviter une confrontation impossible pour le moment.
William allait voir sa mère à la fin de la semaine, ayant finalement décidé de lui faire face et l’assistant producteur était en plein enregistrement pour la sortie du prochain EP de Fukujin Seven, prévu pour la fin octobre.
Ryosuke venait de terminer une session interminable avec la vocal line du groupe - Sean, Nao et Lee - quand le maknae vint vers lui, après avoir pris note que tout le monde avait bel et bien quitté le studio.
Le chanteur s’approcha de son aîné, adossé à un mur et perdu dans ses pensées, comme il l’avait été une partie de la session.
Fatigué et un brin agacé, il lui lança:
— Je ne t’ai pas trouvé très investi aujourd’hui, Ryo.
Son interlocuteur le regarda avec un air mystérieux.
— Y’a un problème ? renchérit Lee.
Ryosuke serra la mâchoire et détourna le regard.
Il n’avait aucune envie de passer du temps avec son cadet de l’ex-équipe B, et lui parler était au-dessus de ses forces.
Depuis quelques temps, il se sentait sans arrêt agacé vis-à-vis de tout ce qui était relié, de près ou de loin à William.
Avoir le premier crush de son ami sous les yeux inlassablement lui avait demandé un contrôle de lui-même l’empêchant d’être aussi appliqué dans son travail que d’ordinaire, ce qui lui était particulièrement difficile à vivre.
Le conflit émotionnel dans lequel il était à nouveau depuis plusieurs jours avait clairement des répercussions dans tous les domaines de sa vie, empêchant le rappeur de s’investir comme à son habitude, et renforçant ainsi le sentiment de frustration qu’il ressentait inlassablement.
Ryosuke se força à regarder le jeune homme.
Ses yeux détaillèrent l’ex-membre de l’équipe B, lui cherchant des défauts qu’il ne trouvait pas.
Tout ça, c’est de ta faute.
La pensée s’était imposée à lui, comme si tout venait de prendre sens.
Lee fronça les sourcils, sentant l’irritation grandissante de l’assistant producteur.
— Est-ce qu’il y a un problème, Ryo ? La session était compliquée, mais on a fait du bon travail donc je ne comprends pas pourquoi tu as l’air agacé ou… ?
Son interlocuteur se raidit et Lee vit qu’il avait fermé son poing gauche.
— Attends, pourquoi tu as l’air de vouloir m’en coller une, mec ? demanda le plus jeune avec un sourire forcé, essayant d’alléger l’ambiance étrange qui s’était installée en quelques secondes.
Ryosuke prit une grande inspiration, prenant conscience de l’absurdité de son comportement.
— Laisse tomber. Je suis désolé, lâcha-t-il pour se dérober, oubliant la nature tenace du cadet.
Un sourire sans joie se dessina plus largement sur le visage de Lee.
— T’as clairement un problème avec moi et tu crois que je vais laisser couler ?
Le rappeur se redressa, s’imposant par sa taille.
— Laisse-moi, Lee, c’est pas le moment.
Par chance, la confrontation injustifiée fut interrompue par un message reçu par l’assistant producteur, dont le plus jeune put repérer l’expéditeur : « Will ».
Lee observa le visage de son ami tandis qu’il le lisait.
Ryosuke était tendu, les sourcils froncés.
Il mit le téléphone dans sa poche en soupirant, et vit que le chanteur le regardait avec un air interrogateur.
— Tout va bien ? demanda Lee.
Son interlocuteur soupira à nouveau.
— De quoi je me mêle ? lâcha-t-il, ayant toute la peine du monde à contenir son agacement.
— C’est drôle comme tu deviens sensible quand il s’agit de William, le provoqua son cadet.
Sans lui laisser le temps de répondre, il renchérit :
— Vous y arrivez ?
— De quoi je me mêle ? répéta son interlocuteur en articulant abusivement, perdant clairement patience.
Le sourire de Lee devint plus compatissant.
Il mit une main sur l’épaule de son ami et énonça d’une manière paternaliste :
« Ça demande du courage d’aimer, Ryosuke, beaucoup de courage. »
Sur ces mots, il lui tapota l’épaule puis sortit du studio.
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Ce vendredi vingt-deux septembre, William était en train de se diriger vers l’adresse indiquée par Kimiko, d’ores et déjà épuisé par la discussion à venir.
Tandis qu’il respirait l’air plus frais de la saison estivale touchant à sa fin, il réfléchit une dernière fois à la manière dont sa mère allait certainement chercher à le déstabiliser pour le ramener de force dans son monde.
Le jeune homme regarda son reflet dans la vitrine d’une boutique : sa coupe très courte, toujours blond platine, son piercing à l’arcade, son style vestimentaire, son corps plus large et plus puissant, tout dans ce qu’il dégageait était une provocation à celle qui lui avait donné le monde.
Il observa sa stature, sa peau blanche parsemée de taches de rousseur, ses yeux clairs et, d’une manière générale, l’allure caucasienne qu’il dégageait.
En plus, je ressemble à mon père…
Cela, il le savait, serait l’attaque visuelle la plus difficile à supporter pour sa mère, abandonnée par l’homme qu’elle avait tenté d’aimer.
Il prit une grande inspiration et fit le point sur son état émotionnel.
Son corps était tendu comme jamais, faisant barrière avec la situation à venir, au point que de légers tremblements s’installaient anarchiquement au niveau de ses membres supérieurs.
William ne savait même plus s’il ressentait de la peur, de la colère ou de la frustration par anticipation.
Ça ne pourra pas être si terrible que ça, si ? essaya-t-il de rationaliser.
Il s’accrocha alors à l’idée de la soirée à venir avec Min-ho, Sọlá et Ryosuke, ainsi qu’à toutes les personnes avec lesquelles il avait réussi à créer des liens depuis son retour au Japon, malgré toutes ses insécurités : Narong, Esteban, Takumi et Haruko.
Et Lee.
Un sourire passa sur son visage, étonné de voir la trace positive que son ancien ami avait finalement laissée en lui.
Le jeune homme reprit la route en direction de l’immeuble de Kimiko, ébloui par la lumière du soleil qui commençait à descendre à l’ouest.
Arrivé devant le lieu de rencontre, il sonna à l’interphone.
La voix tant fuie résonna puis il entendit le déclic l’incitant à entrer.
Il monta à l’étage indiqué et avança dans le couloir avec le sentiment irrationnel de traverser le couloir de la mort.
Encore une fois, il chercha à enlever cette image de sa tête.
Arrête, t’es stupide, il y a pire comme situation.
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Après avoir rassemblé un semblant de courage et de contenance, William fit retentir la sonnerie de l’appartement 706.
La porte s’ouvrit lentement sur le visage d’une femme proche de la cinquantaine, dont la beauté avait été entachée par des traits tirés, une maigreur inégalée, mais surtout, un regard éteint.
Silencieusement, elle détailla son fils avec froideur puis l’invita à entrer poliment, lui ouvrant le chemin vers le salon.
Dans son sillage, William put sentir des notes de coriandre luxueuses cherchant à cacher les effluves d’un vin rouge aspirant à rester prestigieux.
Kimiko s’installa dans son fauteuil et, d’un geste désinvolte, indiqua à son invité de s’asseoir en face d’elle.
— Tu t’es enfin décidé à m’accueillir de nouveau dans ta vie, William ?
Le ton était autoritaire mais laissait transparaître une émotion impossible à définir.
Le jeune homme s’était installé inconfortablement sur le bord de l’assise du canapé, indiquant qu’il était prêt à s’échapper dès que l’échange deviendrait insupportable pour lui.
Ses mains moites étaient accrochées l’une à l’autre, les doigts entrelacés avec force, et ses avant-bras reposant sur ses cuisses.
Il déglutit mais resta silencieux.
— Je vois que tu es toujours aussi peu loquace. Tu pourrais faire un effort, tu ne crois pas ?
— On m’a appris à me taire, répondit William dans un souffle.
Son interlocutrice le détailla et éclata d’un rire méprisant.
— « On » t’a appris à agir plutôt que de parler. Les paroles ne servent à rien, seuls les actes comptent.
— En partant, j’ai agi, non ? réussit-il à répondre, les yeux fixés sur la table du salon.
— Tu as fui, c’est différent.
— J’ai choisi une autre vie…
Les mots sonnèrent comme une excuse, plutôt que comme une affirmation.
— Tu n’as rien choisi du tout, tu as abandonné, William. Tu as fait une petite crise comme tu en faisais quand tu étais enfant. Mais, là les répercussions vont être plus lourdes à porter, crois-moi.
— Ce n’est pas parce que j’ai échappé à ton contrôle que mes choix ne valent rien, hésita le jeune homme.
— « Que j’ai échappé à ton contrôle » ? Tu vas encore me faire passer pour la méchante ? À t’entendre je suis la pire mère que l’on puisse avoir !
Elle se leva de son fauteuil pour se diriger vers la cave à liqueurs et en sortit une carafe en cristal.
William releva les yeux pour la suivre du regard, tandis qu’elle se servait un verre du liquide d’un rouge bordeaux caractéristique.
Après une soi-disant première gorgée prise avec une élégance affectée, elle reprit.
— Tu te rends compte de la chance que tu as eu, d’avoir la vie que je t’ai offerte ?
Kimiko glissa une mèche de cheveux derrière son oreille d’un geste fluide, de manière à garder une coiffure impeccable.
— Tu es comme ton père. Toujours à jouer à la victime.
Le jeune homme baissa les yeux pour fixer son regard sur ses pieds.
— Vous vous êtes bien moqués de moi, tous les deux. D’abord tu t’enfuis, ensuite il demande le divorce.
Kimiko fit une pause théâtrale.
— C’est lui qui t’a donné de l’argent pour que tu partes, je le sais bien. Et pour quoi faire, d’ailleurs ? Je peux savoir ce que tu as gagné à revenir au Japon ?
Elle l’observa et secoua la tête.
— Tu as tout gâché. Je t’avais donné tous les outils pour que tu puisses faire quelque chose de ta vie et regarde ce que tu en as fait.
William était toujours silencieux, assommé par la même culpabilité qui l’avait étouffée étant enfant.
— Tu joues à la vie d’artiste de bas étage, comme ta tante. Mais la réalité est plus difficile que tu ne le crois. Si tu ne te donnes pas les moyens c’est terminé pour toi.
Elle prit une grande inspiration.
— Regarde ce qui s’est passé pour moi ! J’ai travaillé dur ! Et j’ai réussi à me faire un nom mais ça demande des sacrifices, que tu n’es pas prêt à faire, tu me l’as démontré en abandonnant.
— Je me donne les moyens. Je cumule plusieurs emplois… Je travaille dur…
— Au konbini ? À jouer les figurants pour des clips vidéos d’une qualité médiocre ? À t’exposer vulgairement sur les réseaux sociaux ?
Après un silence qui appuyait ses propos, elle ajouta :
— Et j’imagine que tu vis dans un studio miteux, en plus ?
William sentit les larmes affluer tandis qu’elle énumérait tout ce qui constituait sa vie, s’appliquant à en faire ressortir le côté le plus misérable.
— Pourquoi t’acharnes-tu à faire les mauvais choix, William ? Pourquoi refuses-tu de comprendre que j’ai toujours voulu le meilleur pour toi ?
— Comme m’empêcher d’avoir des amis ?
Le jeune homme avait prononcé les mots avec force, cherchant désespérément à faire entendre sa propre vérité, aussi puérile qu’elle puisse paraître.
Kimiko fit une grimace.
— Des amis ? Je ne t’ai jamais empêché d’avoir des amis. Mais les amis, ça se choisit, c’est comme le reste. Et si tu parles de Sam, elle avait une mauvaise influence sur toi.
— Sam était la seule personne, à part obāchan, qui me comprenait.
— C’était une paumée qui te mettait des idioties dans la tête. D’ailleurs je n’ai jamais pu dire si c’était une fille ou un garçon… Et ma mère aurait été d’accord avec moi sur ce sujet. Tu l’idéalises, mais c’était une femme dure, William, plus que tu ne le penses.
Elle fit une pause et termina son verre.
— Tu es naïf et tu l’as toujours été. Tu as mis ma mère sur un piédestal alors qu’elle ne t’aurait jamais accepté tel que tu es. Et de la même manière, tu t’es rangé du côté de ton père alors qu’il a passé le plus clair de sa vie à me tromper. Tu n’as pas la moindre idée de la réalité de la vie…
— Tu mens, la coupa son fils, la respiration courte.
— Non. Et que tu l’admettes ou non, j’ai passé ma vie à te protéger, William. J’ai fait ce que toute mère aurait fait.
Elle posa ses yeux sur lui, légèrement embués.
— Tu comprendras quand tu accepteras de ne plus être un enfant, conclut-elle, la voix mal assurée.
William essuya une larme sur sa joue et se leva, ne pouvant plus supporter un mot de plus.
Tandis qu’il se dirigeait vers la porte d’entrée, Kimiko ajouta d’une voix faible :
— Je ne suis pas ton ennemie.
Le jeune homme déglutit pour ravaler ses larmes et sortit de l’appartement, sans se retourner.
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Ryosuke était en train de finir de travailler sur une chanson avec Soma quand il reçut enfin une réponse de William avec un soulagement sans pareil : « C’est fait. »
Il savait que, quoi qu’il ait pu se passer, son ami se devait de faire face à celle qu’il redoutait tant.
William lui avait expliqué qu’il devait savoir si, oui ou non, il serait en capacité de garder une relation avec elle, maintenant qu’elle s’était installée à Tokyo.
Le rappeur lui répondit simplement : « Tu as bien fait. Si tu veux en parler, on est là. Je te retrouve tout à l’heure. »
Il reposa son téléphone et ferma les yeux en appuyant son dos sur le dossier de son fauteuil.
J’espère qu’il va bien.
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Après un temps, il se remit au travail jusqu’au milieu de la soirée, puis il envoya un message à Min-ho, lui demandant s’il était prêt.
Le danseur le rejoignit au studio d’enregistrement peu de temps après.
Pendant que son ami finissait de mettre de l’ordre dans le studio, Min-ho glissa au rappeur.
— Il paraît que tu as un peu de mal à communiquer avec Lee en ce moment…
Ryosuke lui lança un regard noir, qui n’eut absolument aucun pouvoir sur son interlocuteur.
— Ça va durer encore longtemps vos histoires ? Je ne te croyais pas aussi immature mon vieux.
Voyant que son ami ne cherchait pas à se défendre, le danseur se permit d’ajouter :
— Lee est passé à autre chose, et tu sais pourquoi, toi, tu n’y arrives pas ?
Le rappeur grimaça.
— J’imagine que tu vas me le dire, non ? Tu as l’air de tout mieux savoir que moi.
Min-ho sourit, ravi de pouvoir enfoncer la porte qu’il se retenait d’ouvrir depuis longtemps.
— Vous êtes amis ou autre chose avec Will ?
Son interlocuteur secoua la tête en baissant les yeux.
— J’en sais rien. Je suis fatigué de tout ça. J’ai l’impression que ça mène à rien.
— Sọlá m’a dit qu’il t’avait fait une crise de jalousie par rapport à Mme Harawa. Tu te rends compte du délire dans lequel vous êtes en train de sombrer ?
— Il n’a pas la moindre idée de la raison pour laquelle je me suis rapproché de Nicky et ça me rend fou.
Min-ho le regarda avec un air interrogateur.
Après un silence, son ami leva les yeux vers lui.
— Je peux te poser une question, Min-ho ? Mais il faut que tu promettes de ne pas me juger…
— Évidemment, répondit ce dernier en haussant les épaules.
— Ça ne te dérange pas que Sọlá soit tout le temps en lien avec des gens tous plus beaux les uns que les autres ?
Son interlocuteur écarquilla les yeux de manière dramatique.
— Oh mon Dieu ! Qui êtes-vous ? Où est passé mon ami qui n’attache aucune importance à ce genre de chose ?
Ryosuke se frotta le visage.
— J’en pouvais plus de passer mon temps à le regarder interagir avec toutes ces… personnes… Min-ho… Je te jure que je voulais le soutenir mais ça me rendait dingue… Et je crois que Nicky l’a vu, et c’est pour ça qu’elle m’a abordé…
Il se racla la gorge, puis reprit :
— Et avec le temps, on s’est rendu compte qu’on voyait le processus créatif de la même manière. Et surtout, j’ai commencé à me dire que si je bossais pour Dune, je pourrais avoir plus de temps avec Will…
Il fit une pause et jeta un œil à son ami pour voir comment il réagissait à cette confession.
Comme il s’y attendait, Min-ho le regardait avec un mélange d’incrédulité et d’inquiétude.
— Y’a rien qui va dans ce que tu me racontes, Ryo. D’abord, tu es en train de t’enfoncer dans une jalousie toxique, et, tu le sais très bien, c’est parce que vous n’êtes pas officiellement en couple.
Ryosuke ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais il se ravisa, ce qui permit à son ami d’ajouter :
— Si vous l’étiez clairement, tu aurais confiance en lui, comme j’ai confiance en ma reine. Ensuite, tu es en train de te projeter avec Dune pour « passer plus de temps » avec le mec que tu ne considères, officiellement, seulement comme un ami.
Il secoua la tête.
— Franchement, je suis peut-être à côté de la plaque, mais ce que tu dis n’a absolument aucun sens.
Ryosuke grimaça.
— J’avais dit « sans me juger »… mais bon…
— Je ne te juge pas, j’énonce des faits. Si je te jugeais, je dirais que t’es un crétin fini, mec.
Min-ho ne put s’empêcher de sourire de plaisir d’avoir enfin pu dire à son vieil ami ce qu’il gardait pour lui depuis plusieurs semaines.
Le rappeur se contenta d’acquiescer, certain que son interlocuteur avait raison.
Sans ajouter un mot, il prit son sweat à capuche noir et les deux amis sortirent du studio pour rejoindre William et Sọlá, qui les attendaient dans un restaurant de ramen à quelques pas de Sevenfold.
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William errait dans les rues de Tokyo après la rencontre de l’appartement 706, sous le choc.
Il avait hésité à rentrer chez lui, mais il savait que s’il mettait un pied là-bas, il ne trouverait pas le courage de rejoindre Sọlá, comme cela était pourtant prévu.
Le jeune homme savait aussi qu’il se retrouverait prisonnier de pensées empoisonnées par le discours qu’il venait d’entendre.
Alors il marchait, cherchant simplement à s’éloigner le plus possible de l’appartement 706, et potentiellement, à mettre du sens dans ce que Kimiko venait de lui affirmer.
Son obāchan l’aurait-elle réellement rejeté si elle avait été encore en vie au moment de sa fuite de Hampstead ?
Son père était-il l’immonde partenaire infidèle décrit ?
C’était vrai qu’il n’avait jamais été très présent au sein du foyer familial, mais de là à l’imaginer passer son temps dans les bras d’autres personnes…
Tu parles d’une famille…
Le visage juvénile de Sam lui revint, avec la vague de tristesse qui l’avait toujours accompagné.
Ses yeux bruns intenses, ses cheveux courts qu’elle teignait d’une couleur différente selon son humeur, son rire communicatif qui cachait la souffrance du rejet de tellement de personnes.
Où était-elle, maintenant ? Est-ce qu’elle allait bien ?
La jeune fille avait disparu de sa vie et de Hampstead du jour au lendemain, alors qu’il n’avaient que quatorze ans.
D’abord, il n’avait plus eu de nouvelles, puis, quand il avait enfin eu le courage de se présenter chez elle, sa famille lui avait fermé la porte au nez sans explication.
Au début, William avait cru que Sam s’était tout simplement lassée de lui, mais avec le temps, il avait cherché à comprendre pourquoi.
Malheureusement, il n’avait jamais eu de réponse claire et n’avait jamais pu faire son deuil.
Au lieu de ça, il avait chercher à effacer sa vie à Hampstead et avait fui dès que sa majorité le lui avait permis.
Il était plongé dans ses souvenirs quand il passa devant un panneau lumineux indiquant l’heure.
Le jeune homme paniqua et regarda autour de lui, afin de d’anticiper le retard qu’il avait déjà pris. Il envoya un message à Sọlá et se précipita dans le métro le plus proche.
Il arriva une demi-heure plus tard devant le restaurant de ramen, et chercha son amie du regard avec anxiété.
Elle n’était nulle part et n’avait pas répondu à son message.
Une boule d’angoisse s’installa dans sa gorge tandis qu’ il imaginait de manière délirante tout le monde disparaître de sa vie sans explication.
« Hey, Sweetie »
Sọlá était apparue devant la porte du restaurant.
— Tout va bien ? Tu as l’air complètement affolé.
Pour toute réponse, William la prit dans ses bras et la serra comme si sa vie en dépendait.
— T’étais passée où ? Pourquoi t’as pas répondu à mon message ?
Dans sa voix résonnait un mélange de reproche et de soulagement.
Elle indiqua la table où elle s’était installée, laquelle était, effectivement, un peu cachée.
— J’ai préféré m’installer le temps que tu arrives, les gars ne vont pas tarder.
Sọlá le dévisagea et constata avec compassion :
— Pas la peine que je te demande comment ça s’est passé vu l’état dans lequel tu es…
William se passa la main dans les cheveux, cherchant à reprendre contenance, tandis qu’il s’installait à la table.
— J’ai juste l’impression d’être la pire personne du monde… déclara-t-il à mi-voix.
Son amie secoua la tête.
— Je ne connais pas ta mère et j’imagine qu’elle a ses propres raisons d’agir comme elle le fait, mais franchement, je ne comprends pas sa manière d’être parent… Et non, tu n’es pas la pire personne du monde, Will.
Elle lui sourit avec chaleur, ce qui enleva une petite part du poids que le jeune homme avait sur la poitrine.
Peu de temps après, Min-ho et Ryosuke les rejoignirent et ils commandèrent à manger.
Ils demandèrent à William comment s’était passé son entrevue avec sa mère, mais voyant que ce dernier n’avait pas envie d’aborder le sujet, ils décidèrent d’amener la conversation ailleurs.
La soirée parut au jeune homme un peu irréelle, comme si cette vie ne lui appartenait pas vraiment.
Il observait les visages familiers, écoutait les discussions mais se sentait en décalage avec l’ambiance générale de la soirée.
Au bout d’un certain temps, il se leva pour aller prendre l’air, prétextant avoir reçu un message auquel il devait répondre rapidement.
Ryosuke le suivit des yeux, se demandant s’il devait l’accompagner.
Sọlá en profita pour lui expliquer dans quel état elle l’avait trouvé et qu’il serait prudent de ne pas le laisser seul durant le week-end.
Les trois amis s’accordèrent pour se retrouver le lendemain soir pour manger de nouveau ensemble.
La soirée étant déjà bien avancée, ils durent se séparer, après s’être mis d’accord sur l’heure et le lieu de leur prochain rendez-vous.
Comme à leur habitude, William et Ryosuke firent une partie du voyage de retour ensemble.
Au moment de se séparer, le rappeur proposa à son ami de le raccompagner chez lui, mais celui-ci refusa poliment, ne souhaitant pas être une charge.
Le rappeur n’osa pas insister, imaginant que ce dernier avait besoin d’être seul pour faire le point.
William allait arriver chez lui, toujours un peu dans un état second, quand il entendit des pas précipités se rapprocher de lui.
Il se retourna pour découvrir avec stupéfaction un Ryosuke à bout de souffle.
— Q… Qu’est-ce que tu fais là ?
Son ami prit une grande inspiration et s’approcha de lui.
— Will… J’ai besoin de savoir comment tu vas… réussit-il à articuler entre deux respirations.
William le regardait avec toujours autant de surprise.
— Dis-moi ce qui s’est passé avec ta mère, s’il te plaît… le supplia son ami.
Le jeune homme ne répondit pas mais s’approcha lentement du rappeur pour le prendre dans ses bras.
Après un silence, il lui murmura simplement :
— Pourquoi tu es aussi… toi ?
Ryosuke lui rendit son étreinte avec une force qu’il imagina comme disproportionnée.
— Qu’est-ce que ça veut dire « être moi » ?
William resta silencieux, n’ayant plus de mots à lui proposer et se contenta de soupirer de soulagement, mettant son visage dans le cou de son ami.
Les deux jeunes hommes restèrent un long moment dans les bras l’un de l’autre, oubliant le monde autour d’eux.
Au bout de quelques minutes, cependant, conscient que William devrait travailler tôt au konbini le lendemain, Ryosuke se détacha délicatement.
Leurs regards se croisèrent, les laissant, l’un comme l’autre, encore un peu plus conscients de la limite qu’ils souhaitaient franchir.
William se recula en se raclant la gorge, trop perturbé encore par son entrevue de l’appartement 706 pour prendre le risque de changer la dynamique dans sa relation avec le rappeur.
Ce dernier mit ses mains dans les poches de son sweat et détourna les yeux un instant, les oreilles cramoisies, le cœur sur le point de sortir de sa poitrine.
Afin de se débarrasser rapidement de l’ambiance électrisante qui venait de s’installer, le rappeur déglutit et hésita un « Je vais te laisser, tu dois te reposer… », auquel William répondit par un sourire timide.
Les deux jeunes hommes se séparèrent enfin d’un commun accord implicite, cherchant néanmoins à garder un contact visuel le plus longtemps possible.
Au bout de quelques mètres, Ryosuke lança simplement :
— À demain, Will !
William sourit en secouant la tête puis lui fit un geste de la main.
— À demain, Ryo !
Ses yeux suivirent son ami partir en courant jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la nuit tokyoïte, le cœur rempli de la certitude que tout n’était plus qu’une question de temps…
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Le lendemain, les amis se retrouvèrent chez Esteban et Narong, qu’ils n’avaient pas réussi à croiser depuis un certain temps, du fait des emplois du temps chargés de tout le monde.
Cela allait être l’occasion pour Min-ho et Ryosuke de rencontrer la petite amie de Narong, fraîchement arrivée de Thaïlande : Dawn.
Esteban, de son côté, avait décidé d’en profiter pour leur présenter son nouveau crush, avec lequel rien n’était fait encore, mais qu’il espérait séduire lors de la soirée, Zé Yáng.
Ils se retrouvèrent tous dans le quartier de Koenji dans les environs de vingt et une heures.
Ils furent accueillis par Narong et Dawn, Esteban s’étant d’ores et déjà engagé à monopoliser l’attention de Zé Yáng via la préparation de tapas.
William revenant juste du konbini, il s’était engagé à apporter une partie des boissons, que Ryosuke lui avait rapidement pris des mains pour aller les ranger du côté cuisine.
Les échanges entre les jeunes gens allaient bon train, tous étant particulièrement ravis de se revoir ou de se rencontrer pour la première fois.
William observa ses amis avec un sourire.
Comme à leur habitude, Sọlá et Min-ho se comportaient comme un couple déjà rodé, tout en gardant un contact physique quasi-constant.
Les Thaïlandais semblaient avoir, eux aussi, une complicité sans pareille, mais basée principalement sur les taquineries.
Esteban dévorait de ses grands yeux sombres bordés de cils noirs infinis son nouveau crush, lequel lui jetait des regards en coin en souriant, tout à fait conscient de l’effet qu’il avait sur l’Espagnol.
Puis son regard se posa sur Ryosuke, lequel, les oreilles rougies, était en train de se faire malmener par Narong, semblant tenir un discours qui gênait affreusement le rappeur.
William s’approcha d’eux, afin d’assouvir sa curiosité.
Sans surprise, la conversation entre ses deux amis s’arrêta à son approche.
Le jeune homme prit le tortionnaire par le bras afin de protéger son ami, mais aussi, potentiellement, d’essayer de lui soutirer des informations sur les propos tenus.
Narong essayait sans grande conviction de dissimuler un sourire malicieux tandis qu’il se faisait interroger par son camarade, mais il réussit à s’en sortir par un mensonge éhonté, sous le regard autoritaire mais surtout inquiet de Ryosuke.
N’ayant pu obtenir de résultat concluant, William décida de passer le reste de la soirée accolé au rappeur, bien décidé à ce que ce dernier comprenne son besoin d’intimité.
Le message étant passé clairement, Ryosuke proposa à son ami de le raccompagner chez lui en fin de soirée.
Dans la nuit déjà avancée de Tokyo, les deux jeunes hommes marchaient de nouveau côte à côte, approchant l’immeuble de William dans un silence un peu étrange, quand le rappeur s’immobilisa d’un seul coup.
Son ami le regarda, étonné, puis il détailla son visage : quelque-chose semblait préoccuper le rappeur.
— Tout va bien, Ryo ? hésita William.
Ryosuke était toujours immobile et silencieux, les mains dans les poches de son jean large, réfléchissant à toute vitesse à la manière dont il voulait aborder le sujet.
— Heu… Ryo, tu m’inquiètes là…
Le rappeur prit une grande inspiration et plongea ses yeux bruns dans les yeux ambrés de son ami.
— Plutôt que « la fin de l’hiver »… est-ce que je pourrais être le début du printemps, Will ?
William sentit son cœur s’arrêter en même temps que sa respiration.
Les oreilles cramoisies, Ryosuke essaya d’expliquer :
— Ce que tu as dit à Esteban, à Hayama…
Malgré le manque de luminosité, il put voir que le teint de son interlocuteur avait lui aussi changé de couleur, indiquant que William avait tout à fait compris de quoi il s’agissait.
— T… Tu as entendu ?
Le jeune homme semblait plus perturbé par le fait d’avoir été pris en flagrant délit d’aveux à l’Espagnol durant le week-end d’anniversaire, que par la question trop directe et pourtant si douce de son ami.
Ryosuke de passa la main dans les cheveux.
— J’étais sorti prendre l’air… chercha-t-il à justifier.
William déglutit, puis tenta de retrouver un minimum de contenance pour faire face à l’ensemble des paroles prononcées.
Le rappeur s’était raidi, persuadé de manière irrationnelle, qu’il venait de commettre la pire erreur de sa vie.
« Les paroles ne servent à rien, seuls les actes comptent. »
La voix de Kimiko résonna dans la tête de William, d’abord pour annuler la déclaration d’amour tellement attendue, puis, lentement, pour donner au jeune homme la réponse à offrir à la personne la plus importante pour lui.
Il tendit sa main vers son ami.
— Deal. répondit-il timidement, faisant référence à l’accord qu’ils avaient scellé sur les bords du lac Okutama.
Touché qu’il se souvienne de ce moment partagé, Ryosuke sourit en secouant la tête, et lui attrapa la main avec force pour le tirer vers lui.
William se laissa faire puis prit son autre main et entrelaça leurs doigts, avant de l’emmener avec lui avec détermination.
Quand ils arrivèrent au studio du plus jeune, Ryosuke observa un moment autour de lui.
Il vit d’abord l’attrape-rêve au-dessus du lit, ce qui lui arracha un sourire.
Ensuite, alors que l’hôte leur servait un verre d’eau, ses yeux furent attirés par les morceaux d’une tasse laissés dans un coin du plan de travail.
— C’est les morceaux d’une tasse à laquelle je tiens… expliqua William.
Le rappeur hocha la tête puis avança :
— Tu vas demander à Takumi ? Elle s’intéresse à l’art du kintsugi dernièrement, non ?
Son partenaire lui sourit.
— Oui, je vais faire ça…
Les deux jeunes hommes allèrent ensuite s’asseoir sur le lit, et restèrent de nouveau un moment silencieux.
Au bout d’un certain temps, Ryosuke déclara :
— Tu sais, pour Dune… en fait, si je voulais y travailler, c’était pour qu’on puisse passer plus de temps ensemble…
— Oh…
William déglutit et resta silencieux le temps de digérer l’information.
— Le truc, c’est que je ne pense pas continuer avec Dune, Ryo…
Son partenaire le regarda, abasourdi.
William se frotta les mains l’une contre l’autre.
— En fait, j’ai rencontré une fille qui donne des cours de danse à des enfants et des adolescents… et un des professeurs vient de partir… C’est pas super bien payé mais j’en ai marre de faire le figurant, de faire ce qu’on me dit… J’ai envie de pouvoir m’exprimer et surtout…
Il fit une pause, indiquant l’importance qu’il accordait à son nouveau projet.
— Je veux offrir aux gosses un lieu où ils pourront être eux-mêmes…
Ryosuke lui sourit en le regardant avec admiration.
— J’ai vraiment de la chance de t’avoir dans ma vie, Will…
Le jeune homme rougit instantanément, et détourna le visage.
Son partenaire lui prit la main.
— Alors je vais juste rester à Sevenfold pour le moment, j’avais pas vraiment envie de laisser tomber Soma, Min-ho et les autres de toute façon…
Il fit une pause.
— Et pour le modeling ou l’acting, tu vas continuer ? Ça va faire beaucoup, non ? s’inquiéta Ryosuke.
William secoua la tête.
— Le modeling, j’arrête, c’est trop compliqué de me rendre disponible… et l’acting, je pense continuer les cours, ça me fait du bien. En fait, le konbini et les cours de danse me permettront d’avoir un salaire fixe, ça me permettra de me sentir un peu plus en sécurité… C’était devenu trop compliqué pour moi de tout gérer.
Le rappeur sourit plus largement et passa un bras autour de sa taille pour le rapprocher encore de lui.
— T’as vraiment pensé à tout, je suis impressionné, lui murmura-t-il, avant de déposer un baiser sur son front.
Le plus jeune ferma les yeux, appréciant autant l’acte, que les mots de son partenaire.
Quand il les rouvrit, son regard s’arrêta sur le bracelet de pierres de lune que Ryosuke portait toujours à son poignet gauche.
Il sourit, l’image se superposant à celle de leur première rencontre.
Puis, lentement son regard se perdit sur les traits fins du rappeur.
De nouveau, les yeux bruns de Ryosuke rencontrèrent les yeux ambrés de cet être qui semblait avoir mis du sens dans sa vie.
Un silence réconfortant s’installa dans le studio, à peine troublé par la respiration des deux amoureux.
Le moment était venu pour eux de débuter une nouvelle étape, et cela leur parut beaucoup plus facile qu’ils ne l’auraient imaginé.47Please respect copyright.PENANACGl73QlPDe
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