Henry avait fait en sorte de conserver suffisamment d'essence en siphonnant le véhicule pour rouler une trentaine de kilomètres. Comme avec la Honda, il utilisa les câbles pour démarrer le quad sans ses clés. Puis descendit la face Sud de la montagne, il ne voulait pas rester sur la crête, trop de risque d'être repéré. Toute sensation de fatigue ou de douleur avait disparu, l’arrivée de l’hélicoptère lui avait fait suffisamment peur pour le garder éveillé encore un moment. Le jeune homme observait tantôt le ciel, tantôt la route boueuse, cherchant à identifier la moindre menace rappliquant dans sa direction. Il ne le savait pas, mais le danger n’était qu'à quelques centaines de mètres de sa position.
***
Les Lames Noires filaient à toute allure en direction du nuage de fumée. L'escouade avait reçu le signalement formel d'un policier en hélicoptère sur la position de leur cible. Et s'était coordonnée avec l'équipe anglaise pour attaquer simultanément. Mais le pilote sur place fut attaqué, ils avaient perdu le seul visuel qu'ils avaient sur Henry. Et voilà maintenant presque deux minutes que la position exacte du jeune homme n'était plus connue.109Please respect copyright.PENANARgnBORsgW9
Étienne, chef d'équipe aux allures de samouraï, avec ses cheveux coiffés en queue de cheval et son long bouc à pointe, avait émis l'hypothèse que le fuyard chercherait à descendre de la montagne pour se cacher des pilotes le scrutant du ciel. Le choix le plus judicieux aurait été de retourner en stand-by, et d'attendre un nouveau signalement pour tenter à nouveau une attaque simultanée. Mais deux éléments l'empêchaient de choisir cette option. D'abord, le peu d'unités actuellement sur place laissait la chance à Henry de leur glisser entre les doigts. Deuxièmement, la proximité avec la frontière était trop mince à son goût. Henry était un homme très compétent, il était parfaitement capable d'esquiver la police et d’entrer en Biélorussie. Par conséquent, le capitaine au visage anguleux avait choisi de poursuivre l'offensive. Il atteindrait la cabane d'ici peu, et suivrait le fuyard à la trace. Ils possédaient une Jeep Wrangler, lui n'avait qu'un vélo, il ne pouvait pas s'échapper malgré ses quelques minutes d'avance. Élodie s'arrêta momentanément d'observer le paysage pour regarder son capitaine, elle n’avait pas le look d’une combattante, avec son visage calme et souriant, ses cheveux lisses descendant jusqu’au milieu de son dos et ses dents parfaitement blanches, elle aurait pu passer pour une présentatrice de télévision si on omettait le fait qu’elle tuait des gens toutes les deux semaines, elle demanda d’un air enjoué :
- Vous pensez qu'il a piégé la cabane ?
Comme à son habitude, la mercenaire était affublée de ses éternelles lunettes de soleil, qui glissaient sur son nez. Personne ne voyait ses yeux, mais ça n'était pas nécessaire pour percevoir sa fatigue. Ils étaient tous fatigués, Henry les avait fait courir un sacré bout de temps.109Please respect copyright.PENANAjIszjZjE9m
Ce fut Jules qui lui répondit, sans même se détourner de son carnet de notes, le vieil homme au crâne dégarni avait dessiné une sorte de carte à la va-vite.
- C'est possible, mais je pense qu'il n'en a pas eu le temps. Il sait qu'on est proche de sa position, et s'est sûrement enfui sans attendre.
Il tapota sur son dessin.
- Par contre, il aurait très bien pu placer des pièges pendant sa fuite. J'ai regardé les endroits les plus probables pour tenter une embuscade, sur la face sud et la face nord. On devra faire attention en le pistant, il pourrait très bien essayer de se débarrasser de nous au lieu de foncer en Biélorussie.
Personne ne répondit, ils étaient tous d'accord avec l'observation de leur collègue. Assis sur les sièges de droite, Luc et Camille n'avaient pas prononcé un mot de tout le trajet. Les deux tueurs n'étaient pas vraiment connus pour leurs communications. Ce fut à la surprise générale que le duo d'ordinaire peu loquace se retourna comme un seul homme en direction de leurs coéquipiers. Camille parla la première.
- UN VÉHICULE NOUS F-
Une seconde plus tard, la Jeep fut percutée de plein fouet.
***
Dans tout son malheur, Henry avait fini par avoir un minimum de chance. Désireux de ne pas attirer l'attention d'un nouvel engin volant, le fuyard avait engagé son véhicule hors de la route de terre battue. Il s'était enfoncé dans des chemins moins praticables, mais plus discrets. C'est ce choix hasardeux qui lui sauva la vie.109Please respect copyright.PENANAxYg26gki2O
Alors qu'il zigzaguait entre les arbres et les rochers, il aperçut la Jeep des Français, à un peu moins d'une centaine de mètres, fonçant jusqu'à la cabane qu'il avait quittée un peu plus tôt.109Please respect copyright.PENANAwKthLyEJTL
Henry observait les deux individus aux fenêtres, et avait compris qu'il était trop tard pour se cacher. Les deux soldats l'avaient repéré et se tournaient déjà pour avertir leurs collègues. Sans attendre, il dévia légèrement sa position pour leur foncer droit dessus. Henry estimait que son véhicule pesait dans les cinq cents kilos. Et qu'en pleine descente, il avait atteint une vitesse de cent-trente kilomètres à l'heure. Le 4x4 de ses adversaires devait peser dans les deux tonnes. Mais ça importait peu, un choc entre les deux véhicules serait dévastateur. Et c'était là l'objectif.109Please respect copyright.PENANAsx1afYFog7
Le jeune homme sauta vers l'avant en retenant son souffle. Il connaissait diverses techniques pour sauter d'un véhicule en marche, mais ses dernières ne fonctionnaient qu'avec des vitesses de trente à quarante kilomètres à l'heure. Il n'était absolument pas certain de réussir une telle cascade sans y laisser la vie. À l'instant même où ses pieds touchèrent le sol, il effectua une roulade pour dissiper au maximum l'énergie cinétique qu’il possédait, bras serrés contre son torse et jambes fléchies. Henry avait pris soin de rentrer sa tête dans ses épaules pour limiter les dégâts, mais il lui suffisait de percuter un rocher ou un tronc d'arbre pour se faire décapiter net. Incapable de regarder la mort en face, le jeune homme ferma les yeux et serra les dents.109Please respect copyright.PENANAuNz27EY1ae
L'impact avec le sol fut mille fois pire qu'il ne l'avait prévu. L'une de ses côtes se brisa sous le premier impact, suivie de son épaule droite lors de la première roulade. Il percuta un buisson de plein fouet et fut envoyé dans les airs. Quand il percuta le sol une seconde fois, sa côte brisée manqua de lui faire perdre connaissance. Il glissa dans l’herbe la tête la première avant de finir sa course au milieu d'une flaque de boue.109Please respect copyright.PENANAyiWJJUrlVf
Quand il reprit ses esprits, il avait l'impression d'être écrasé sous un camion. Incapable de bouger le moindre muscle, il observa les dégâts causés par son attaque kamikaze. Le quad n'existait plus, ce dernier avait été écrasé par l'impact et n'était plus qu'un tas informe de ferraille. Pour le 4x4, ce n'était pas franchement mieux. Le côté droit était renforcé sur un bon mètre de profondeur, et la puissance de l'impact semblait l'avoir fait dévier de sa course pour finir encastré dans un arbre hors du sentier. Son attaque, aussi efficace soit-elle, n'allait pourtant servir à rien. Henry était incapable de bouger. Son corps avait dépassé ses limites, trop endommagé pour répondre à quoi que ce soit. L'esprit embrumé, l'assassin ne pouvait qu'observer droit devant lui en attendant la mort. Alors voilà ? C'était la fin ? Qu'avait-il fait de sa vie ? Avait-il réussi à venger la petite Audrey ?109Please respect copyright.PENANAPl6Ju2jWpf
Henry repensa à sa vie tandis que ses yeux se fermaient. Il n'en avait rien fait de spécial, se contentant toujours du strict minimum. Il avait fait des études qui ne l'intéressaient pas spécialement, puis était devenu garde du corps sans réelle conviction. Jusqu'à ce qu'il travaille pour les De Gramont, une famille riche du sud de la France. Des individus hautains et sans réels intérêts, sauf pour leur petite fille de onze ans.109Please respect copyright.PENANApIa9tGbMD3
Audrey était tout ce que Henry aurait dû être, intelligente, profondément gentille, curieuse de tout et de tout le monde. Il s'était rapidement attaché à elle, et pour la première fois de sa vie, il avait eu envie de changer. Il souhaitait devenir une meilleure version de lui-même, à l'image de cette enfant si spéciale à ses yeux. Mais sa vie passée à se complaire dans sa propre médiocrité eut vite fait de le rattraper. Un soir, la famille fut assassinée, personne ne s'en rendit compte avant le lendemain. Pas même lui, qui était pourtant de garde ce soir-là. Aucune information sur l'assassin ne fut initialement donnée, si ce n'est qu'il avait agi seul. La théorie la plus probable étant qu'une entreprise quelconque n'ayant pas bénéficié du soutien financier de la famille ait décidé de se débarrasser d'eux.109Please respect copyright.PENANAUaBD4GgDQf
Henry fut dévasté, il aurait pu empêcher cette tragédie s'il avait été plus compétent dans son travail. Sa colère fut tellement grande, et sa tristesse si profonde, que seule une envie irrépressible de vengeance lui donna suffisamment de détermination pour remonter la pente et continuer à vivre. Il quitta son boulot pour devenir assassin. N'hésitant pas à tuer pour retrouver l'homme à l'origine de la mort des De Gramont. Il fit le maximum de recherches possibles sur des affaires similaires à celle des De Gramont pour retrouver l’assassin, et après une année complète de recherche intensive, il tomba sur Victor. Le vieil homme n'intéressait absolument pas Henry, mais ce dernier avait déjà employé le mystérieux assassin par le passé. Le jeune homme fit en sorte d'être engagé par Victor pour gagner sa confiance et découvrir l’identité de son ennemi. Il s'était promis, à lui comme à Audrey, qu'il finirait par retrouver cet individu pour l'éliminer.109Please respect copyright.PENANAgcrueaQr4N
Mais cette promesse ne pourrait jamais être tenue s'il mourait ici. D'autres unités pouvaient arriver sur les lieux à n'importe quel moment. Henry n'avait plus de force en réserve, mais l'idée même de ne pas pouvoir venger la mort de cette pauvre fille le rendait fou de rage. Le jeune homme ressentit toute sa colère, toute sa frustration et toute sa peur se coincer dans son ventre, puis dans sa gorge. Il avait les larmes aux yeux, et dut se faire violence pour ne pas hurler de tout son être. Cette incapacité de bouger l'avait tant submergé d'émotions négatives que son corps fut pris de tremblements, qui se transformèrent en spasmes incontrôlables. Henry gigota de manière hasardeuse dans la boue, petit à petit, son corps recommençait à répondre. Il parvint à rouler sur son dos, puis à s'asseoir. Après plusieurs essais infructueux, il se remit sur pied.109Please respect copyright.PENANAcYVkbYZyXD
La douleur qui irradiait dans son corps était si grande qu'elle l'empêchait de réfléchir. Ce fut par pure instinct que l’assassin rejoignit la Jeep accidentée. Cinq passagers, l'homme et la femme sur le côté droit avaient été touchés de plein fouet par le quad, leurs corps étaient fusionnés au métal des portières de manière grotesque. Henry observa les autres passagers d'un regard noir. La femme assise à l'arrière, au milieu, semblait avoir percuté le chauve du côté gauche. Leurs crânes étaient brisés et contorsionnés de manière non naturelle. Le conducteur était toujours vivant.109Please respect copyright.PENANAE4ZWaVQnhd
Étienne respirait difficilement, son bras gauche s'était coincé dans le volant, fracture ouverte. Il s'était visiblement cogné à sa portière et avait un traumatisme crânien sévère, sans parler des multiples coupures causées par le verre et les fragments de métal. Il n'allait pas tarder à mourir.
- Aaah... Fils de pute. Espèce de sale connard de fils de pu-
Sans attendre, Henry lui trancha la gorge avec le dernier couteau de Nelya encore en bon état. Il avait perdu son Makarov dans sa chute, et récupéra le Sig Sauer SP2022 du capitaine, ainsi que ses grenades fumigènes et à fragmentation, avant de quitter les lieux d'un pas hasardeux. Le tueur réfléchissait, ses options de fuite avaient dangereusement baissé, il devait s'hydrater et soigner ses blessures. Mais la frontière n'était plus qu'à quatre kilomètres. Il allait devoir l'atteindre avant d'être rattrapé par ses adversaires. Malgré la douleur lui brisant l'esprit, il était parvenu à imaginer un plan de dernière minute pour s'en sortir. Il aurait simplement besoin d’une rivière, d’un t-shirt sale, d’essence, et d’énormément de chance.
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