Une fois ma lourde cape en fourrure posée sur mes épaules, je passe la porte sur les pas de ma sœur. Mais moi, c’est direction l’écurie.
Dehors le temps est clair, presque dégagé. Il ne fait pas trop froid et il n’est pas trop tard. Le temps est parfait.
J’entends la porte claquer lentement, Carlson a refermé la porte. Je fais quelques pas dans l’allée du manoir, juste avant les nombreuses marches amenant au domaine et me retourne, comme par réflexe. Le manoir se dresse devant moi, comme un vieux monsieur en costume gris perle. A vrai dire notre majordome et lui se ressemblent. Je comprends mieux pourquoi il se sent chez lui.102Please respect copyright.PENANAah6YX49EPj
Sur la droite, le manoir est habillé d’une superbe tour cylindrique avec des fenêtres ornées par ci et là de vitraux colorés où on apercevait vaguement les immenses bibliothèques pleines de livres au couvertures en cuir.102Please respect copyright.PENANAoynLj8IFLM
Le bâtiment immense était globalement arrondi, rien n’était anguleux à part les pointes du toit en tuiles sombres.
Il paraissait bien plus grand quand j’étais petite, mon manoir.
J’ai finalement tourné les talons et pris la route de l’écurie. Elle était un peu plus loin au bout d’un sentier dans une clairière. J’ai passé le portillon et les chevaux reconnaissant mon pas ont commencé à s’agiter dans les box. Jai vérifié que tous allaient bien, qu’ils avaient de l’eau, du foin et je me suis dirigée vers Feron, mon cheval. C’était le plus fougueux et rapide. Il avait une robe aussi noire que les ténèbres.102Please respect copyright.PENANA3hzy2dM3kB
Comme Carlson et le manoir, Feron et moi on matchait parfaitement. Je lui ai enfilé son tapis, la selle… puis après un petit coup de brosse je me suis approché du lourd coffre en bois sombre dans le coin de l’entrée. Il était déjà ouvert et j’apercevais la lumière de l’extérieur refléter doucement sur le métal de mon arc.
La dernière fois que je l’avais utilisé, j’avais raté ma cible et mon arc s’était brisé en deux. Pourtant c’était un arc solide à poulies d’un autre âge, forgé dans un équilibre presque sacré entre l’élégance et la puissance. Son corps mêlait bois sombre et métal ciselé, chaque courbe s’étirant comme une menace. La partie principale, épaisse, portait des gravures fines comme des filigranes d’argent, serpentant jusqu’aux poulies d’un noir mat.102Please respect copyright.PENANAQ2ALHdMy7Y
Il ne fallait non pas l’utiliser comme un outil de guerre, mais comme un instrument d’art. Chaque flèche n’était pas tirée, mais libérée. On bandait la corde lentement, les doigts glissant sur le cuir poli de la poignée gravée, puis on relâchait le souffle et, avec lui, le projectile. L’arc répondait par un murmure métallique, un soupir noble, comme s’il jugeait digne celui qui savait le manier sans violence.
En le voyant posé dans mes mains comme ça, jamais personne n’aurait pu se douter que cet arc avait été récemment brisé en deux. C’est parce qu’il avait été réparé par des mains de maître : les nains, le peuple principal d’Ashwick. Ou du moins les plus malins des montagnes d’Ashwick.102Please respect copyright.PENANAtPBPPJJ5Ow
J’ai jeté mon arc sur mon dos et j’ai attrapé mon carquois posé contre le coffre avant de monter Feron. Le cheval avait bien compris ce qui allait se passer et il était complètement survolté. Le dressage n’était pas encore parfait…102Please respect copyright.PENANAO5BWFhQ7YW
A peine j’avais enfourché la selle que le diable était déjà en train de partir au galop.
Feron a vite atteint les portillons qui délimitaient l’écurie et les a sautés sans trop de difficulté. Le vent claquait si fort sur mon visage que mes yeux pleuraient mais peine les larmes coulaient sur mes joues qu’elles séchaient presque immédiatement à cause de la vitesse. Je crois que j’aurais dû sortir l’étalon plus régulièrement et il avait trouvé comment me le faire comprendre. Ce cheval était comme moi, il avait besoin de se défouler, il avait un désir insatiable d’aventure et de liberté mais il n’en restait pas moins dans son box, a sa place.
J’ai laissé Ferron galoper autant qu’il voulait, jusqu’à ce que son souffle s’emballe. On a très vite dépassé les lourds portails délimitant les dizaines d’hectares de notre propriété. Les immenses clôtures entourant le domaine étaient en fer blanc, ornés du blason de notre île : une magnifique tête de cerf avec des grands bois. Je me suis à moitié couchée dans son cou, essayant d’échapper aux rafales de vent qui me cinglaient le visage. Je sentais la chaleur émanant du cheval et je sentais la puissance de ses muscles à chaque fois qu’il lançait ses sabots en avant pour frapper le sol. Ce cheval aurait bien besoin de poignées. J’avais déjà les muscles qui me lançaient tellement je devais m’agripper à Ferron en plein puissance.102Please respect copyright.PENANAh8VjovJPRC
Est-ce qu’il me teste ? En tout cas je ne te lâcherais pas, tu peux toujours rêver.
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De son dos la vue à travers mes larmes était magnifique, on longeait la côte haute qui surplombait la mer. Le rivage au pied de la côte semblait si bas et loin que j’en avais la tête qui tournait. Le temps semblait ne plus s’écouler et j’avais l’impression que Ferron ne frappait même plus le sol de ses sabots.102Please respect copyright.PENANABksaISUU5Z
Je n’avais bien évidemment pas le droit de m’aventurer si loin, si mes parents savaient… Je n’aurais même plus le droit de monter mon cheval.
Je tire sur la crinière de mon cheval pour quitter la côte, je le dirigeais sans rennes, comme j’imaginais faire mes ancêtres. Ferron galopait toujours, avalant les kilomètres sous ses sabots si bien qu’au loin la toute petite forêt se rapprochait assez vite et se transformais en énorme forêt sombre. J’avais déjà eu l’occasion d’y trainer à cheval et bien que mon compagnon ne s’y sentais pas vraiment à l’aise c’était un excellent terrain de chasse. J’avais enfin des défis à me poser à moi-même, puisque dans nos terres tout était trop calme : on ne trouvait que des lapins et des biches, parfois de rares ours ou des créatures sans grande importance.102Please respect copyright.PENANA6BsUEik6Wb
Celles qui me donnaient souvent du fil à retordre c’étaient ces foutues fées de l’eau. Imbues d’elles-mêmes elles passent leur journées à chercher de l’eau pour y reluquer leur reflet. Elles virevoltent dans tous les sens, arrachant des fleurs ici et là, arrachent vos cheveux à l’occasion pour se tresser des tenues et interdiction de les en empêcher ou elles vous mordent comme des chiens enragées. Bref, ces petites saloperies pestent sur vous à la moindre contrariété, ce sont de vrais démons volants et malgré qu’ils soient minuscules, ils savent très bien que les humanoïdes sont rares à avoir des pouvoirs et qu’elles sont de toute façon bien plus vives que nous.
Ici, quelques créatures étranges mais intéressantes se baladaient surement en liberté, ce qui comblait totalement mes envies de chasseur.102Please respect copyright.PENANAn7PQJzA2Xa
Justement je venais d’entendre des bruits de craquements au loin et j’espérais bien que ce soit un Boskar. Célèbres gardiens de la forêt, ces créatures sont si légendaires qu’elles sont à peines décrites dans les bouquins de la bibliothèques et je n’ai jamais vu un dessin de celle-ci… simplement parce qu’on ne les croise que si on leur déplait et en général, on a du mal a les décrire après être passés entre leurs mains.
Ferron s’agite de plus en plus et je décide de descendre de son dos pour gagner en discrétion. Je lui fais signe qu’il reste sans bouger là où je le laisse, en espérant que cette partie du dressage soit plus suffisante que le reste. Sur le sol je commence à me déplacer comme je l’ai appris, m’accroupissant et marchant en choisissant chaque endroit où mon pas se pose. Je contrôle bien ma respiration et pendant que je marche, mon arc passe de mon dos a mes bras. Une flèche est immédiatement placée sur la corde bandée de l’arc et je reste attentive à chaque feuille qui bouge, chaque branche qui craque.102Please respect copyright.PENANAvlw9zOn9Bf
Les bois sont épais dans notre contrée, et l’avancée était difficile. Les branches épineuses me cinglaient le visage et je risquais à chaque pas de perdre l’équilibre mais pour rien au monde je ne voulais me déconcentrer et perdre ma cible parmi les arbres. Pile quand je n’étais qu’a quelques mètres du craquement que je venais d’entendre j’ai entendu un crépitement. Ce n’étais pas une branche qui avait craqué mais un feu !
Qui pouvait bien allumer un feu aussi loin dans les bois ?
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