Il était maintenant quatorze heures trois, Elena et Victor venaient de terminer leur entretien au parc, et Henry roulait sur les routes de campagne russe à la recherche d’une petite ville où s'arrêter. Il avait besoin de faire quelques préparatifs pour quitter le pays sain et sauf. Lors de la réalisation de son plan de fuite original, il avait pris la précaution de réaliser deux ou trois scénarios d’urgences dont lui seul connaissait l’existence. Celui qu’il avait décidé d’utiliser lui demandait d’atteindre le petit village de Palkino. Ce village d'à peine trois mille habitants possédait trois éléments nécessaires à la réussite de sa fuite. Le premier était l’unique magasin des environs, il était un peu réticent à l’idée de montrer sa tête sur les caméras du magasin, mais il n’avait pas vraiment le choix. Il pénétra à l'intérieur, capuche sur la tête, puis acheta de la teinture blonde, des rasoirs jetables, des lunettes et une tenue complète. Le caissier ne lui jeta qu’un rapide regard avant de lui scanner ses articles. Henry paya, puis s’en alla sans dire un mot, il voulait éviter que l’employé ne se souvienne de lui à cause de son mauvais accent. Une fois fait, il se dirigea près du petit lac qui longeait le village, mit toutes ses affaires dans son sac à dos et envoya la Honda dans l’eau. Il regarda le deux-roues s’enfoncer dans les eaux marécageuses, puis disparaître. Il se doutait bien que ce véhicule finirait par être retrouvé. Mais il avait prévu de quitter le pays demain soir et jugeait que la moto n’aurait pas été aperçue avant ça. Le magasin et le lac étaient deux des trois éléments nécessaires à son plan, il se dirigeait maintenant vers le troisième, un chemin de fer. Il s’allongea dans les buissons qui longeaient les rails, oreille tendue pour détecter l'arrivée du train. Ses blessures commençaient à le faire souffrir, l’adrénaline avait disparu depuis bien longtemps et ses coupures lui brûlaient de plus en plus. C’était la première fois qu’il était blessé depuis qu’il avait commencé l’assassinat, il avait essayé de ne laisser aucune trace de sang sur son trajet, mais avait-il réussi ? Peut-être que quelqu’un avait remarqué ses blessures ? Si la police lançait un avis de recherche, est-ce que quelqu’un se souviendrait de lui ? Il sentait son cœur battre plus fort, et sa respiration s'accélérer, les premiers symptômes du stress apparaissaient. Il balaya ses pensées rapidement, il ne devait pas se laisser influencer par ses émotions négatives. Tant que sa tête restait froide, il pouvait éviter de faire des erreurs. Il devait garder son calme jusqu'à sa sortie du pays. Après une douzaine de minutes, il entendit le train s’approcher, il resta parfaitement immobile, les muscles tendus, la manœuvre qu’il allait effectuer n’était pas spécialement difficile ou dangereuse, mais les risques d'être repéré étaient plutôt grands. Le train entra enfin dans son champ de vision, il ne s’agissait pas d’un TGV, mais d’un train de marchandises, ce dernier devait rouler à environ quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure. Il observait les wagons les plus en arrière à la recherche d’une échelle.
- Ah, évidemment…
Bonne nouvelle, il y avait bien une échelle, mauvaise nouvelle, elle se trouvait sur le dernier wagon du train. Autrement dit, Henry n’aurait qu’une chance de monter à bord. S’il échouait, il devrait attendre au moins deux ou trois heures pour tenter son coup. Ignorant les signaux de fatigue que lui envoyait son corps, le jeune homme se releva d’un bond et courut en diagonale pour atteindre le wagon de queue. Il n’avait qu’une dizaine de mètres à parcourir, et avait jugé que les chances pour qu’un passager le remarque étaient plutôt basses. Mais pour améliorer ses chances de passer inaperçu, il avait choisi de se cacher au beau milieu d’un virage, pour limiter le champ de vision des personnes se trouvant dans les wagons de devant. Toutes ses précautions ne lui seraient d’aucune utilité s’il ne parvenait pas à monter à bord, et il le savait très bien. Henry gardait les yeux fixés sur l’échelle qui se rapprochait de plus en plus. Alors qu’il n'était plus qu'à deux mètres de cette dernière, elle le dépassa pour s'éloigner de sa direction. Il avait mal jugé sa vitesse, et devait avoir une demi-seconde de retard sur la trajectoire qu’il avait en tête. Mais l’assassin n’abandonna pas, il rectifia sa course pour courir en parallèle du train, l'échelle s’éloignait de quelques centimètres à chaque seconde. Il planta son pied gauche dans le sol et se propulsa le plus loin possible, bras tendus vers les barreaux de l'échelle. Henry observait le bout de ses doigts, le temps paraissait ralenti, sa main gauche effleura l’échelle, mais manqua cette dernière. Il avait échoué, et il se voyait déjà tomber tête la première sur la terre mouillée en observant le train s’éloigner. Mais par miracle, sa main droite parvint à attraper le barreau métallique du bout des doigts. Il ne perdit pas de temps, son pied droit trouva une prise sur le rebord du wagon, juste au-dessus des roues. Et alors qu’il commençait à perdre l’équilibre, il tira sur son bras droit pour s’approcher de l’échelle et l'attraper de sa main gauche. Avec ses trois points d’appui, il n’avait plus qu'à grimper jusqu’au toit et à s’allonger pour ne plus être visible. Le souffle court, la joue collée contre le métal froid du wagon, il écoutait le rythme du train. Si quelqu’un l’avait remarqué, ils s’arrêteraient à la gare la plus proche. Il savait que cette dernière n’était qu'à quelques minutes. Le vent soufflait fort, c'était assourdissant, Henry avait du mal à garder les yeux ouverts. Il les laissait fermés la plupart du temps, ne les ouvrant que pour s’assurer qu’il n’y avait pas de tunnels susceptibles de lui arracher la moitié du corps. Après une dizaine de minutes, il dépassa la gare sans ralentir, le jeune homme reprit son souffle et, pour la première fois depuis plusieurs heures, se détendit.
***
Henry descendit à quelques centaines de mètres de Smolensk. Il était dix-huit heures vingt-neuf, et le soleil commençait à disparaître derrière les montagnes. Le trajet avait été des plus déplaisants, avec le vent froid lui soufflant dans les oreilles en continu et la peur omniprésente de manquer l’arrivée d’un tunnel. Mais voilà, il était finalement arrivé à destination. Smolensk était une ville à une heure de la frontière, et l’un des habitants de cette charmante bourgade s'avérait être spécialisé dans les passages illégaux d’immigrés. Henry allait pouvoir le contacter une fois qu’il aurait modifié son apparence et qu’il se serait reposé un peu. Le jeune homme entra en ville, puis se dirigea à l'intérieur des toilettes publiques les plus proches. Il ramassa une canette de bière vide sur le sol, la nettoya et la remplit d’eau. Il entra dans l’un des WC vides, puis ouvrit sa trousse de premiers secours. Il se mit nu, puis utilisa la pincette de la trousse pour retirer les morceaux de verre coincés dans sa peau. Lentement, avec minutie, il retirait chaque morceau et les jetait dans la cuvette. Quelques gouttes de sang perlaient sur ses bras, mais rien n’indiquait qu’il avait perdu beaucoup de sang. Il utilisa l’une des compresses pour nettoyer les plaies en l’imbibant d’eau venue de la canette. La crasse maintenant retirée, il jeta la compresse sale, appliqua un antiseptique sur les blessures, puis plaça des pansements stériles sur les plaies les plus importantes. Il tira la chasse une première fois, puis nettoya la cuvette pour retirer un maximum de traces ADN possibles, et tira la chasse à nouveau. Il se dirigea ensuite vers les lavabos pour se teindre les cheveux en blond. Le jeune homme s’observa dans le miroir de la salle, son look devait être modifié d’urgence. Il n’avait aucun élément distinctif à proprement parler, mais si ses poursuivants possédaient son dossier et sa photographie, il serait forcément repéré. Il appliqua la teinture sur ses cheveux et ses sourcils, il aurait aimé avoir des lentilles de contact modifiant la couleur de ses yeux, il devrait faire sans. Ses cheveux maintenant blonds, il s’attaqua à sa barbe. Il avait pris l’habitude d'entretenir sa barbe pour masquer le bas de son visage. Mais cette dernière le rendait trop reconnaissable maintenant qu’il était recherché. Il retira le moindre poil pour finir imberbe, puis s’observa dans le miroir crasseux. Le déguisement n’était pas parfait, il savait pertinemment qu’un professionnel attentif pouvait le reconnaître en se concentrant quelques secondes. Mais c’était mieux que rien. Henry nettoya le lavabo et jeta ses poils dans les toilettes pour les faire disparaître. Puis changea de tenue, il délaissa son pull gris, son jean et ses baskets, et sortit les habits achetés à Palkino. Il avait pris un sweat, un jogging et de nouvelles baskets, tous noirs. Il jeta ses anciens vêtements au fond d’une poubelle et les enterra sous de nombreux détritus. Puis marcha jusqu'à l'hôtel le plus miteux qu’il pouvait trouver. Il s'arrêta devant “L’ours d’argent”, examina l'état général du bâtiment, puis jugea qu’il ne trouverait pas mieux en regardant les fenêtres crasseuses et les murs fissurés. L’hôtesse d’accueil était une vieille femme au regard fatigué, qui préférait regarder les posts de son mur Facebook plutôt que d’observer le nouvel arrivant. Henry s'arrêta au comptoir pour demander une chambre. Comme il l’avait prévu, ce genre d’établissement n’était pas très porté sur la sécurité. Aucun garde, les caméras n’étaient qu'à l'extérieur, et les seuls prérequis pour prendre une chambre étaient d’avoir une carte d'identité à présenter. La femme ramassa l’argent et ne jeta qu’un rapide coup d’œil à sa carte d’identité, elle ne le questionna même pas sur son changement d’apparence. Elle lui donna sa clé sans un mot, puis retourna à ses posts Facebook. Le jeune homme entra dans sa chambre sans attendre et, après l'avoir verrouillée derrière lui et tiré les rideaux jaunâtres, il s'enferma dans la salle de bain et s'endormit sur le sol. Il était dix-neuf heures deux, et sa journée infernale était enfin terminée.
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