La Toyota Corolla filait à vive allure dans les rues de Lyon. À l’intérieur se trouvaient Victor et son chauffeur. Ni l’un ni l’autre n’avaient l’air particulièrement enjoués par cette petite virée vers le parc de la Tête d’Or.104Please respect copyright.PENANAAZcKzbMD53
Quatre heures plus tôt, Victor avait eu rendez-vous avec une émissaire anglaise au sujet d’une opération visant à assassiner l’un de ses agents. Satisfait de la tournure qu’avait prise cette rencontre, il était rapidement passé à autre chose et s’était plongé dans la paperasse administrative posée sur son bureau. Inutile de dire qu’il ne fut pas très heureux d’apprendre que l’assassinat d’Henry avait lamentablement échoué. Les Anglais avaient fait le choix de sous-traiter l’opération et avaient dû embaucher des amateurs pour faire le boulot. Une erreur stupide.104Please respect copyright.PENANApzGdsnxmjb
Elena étant toujours sur le territoire français, elle avait demandé à rencontrer de nouveau l’ancien militaire afin de “réorganiser” la mission. Autrement dit, elle voulait rejeter la faute sur lui. Oui, il n’était vraiment pas enthousiaste à l’idée de cette nouvelle rencontre. Ils arrivèrent finalement devant l’entrée du parc. L’Anglaise avait convenu d’un lieu de rendez-vous précis. Victor et son chauffeur s’y rendirent sans attendre : ils ne craignaient pas de piège ou d’embuscade, ils étaient dans un lieu public. Elena était assise devant un échiquier dénué de pièces, un dossier posé à même le plateau. Elle était accompagnée de deux hommes à la carrure imposante, assis sur un banc un peu plus loin. Il ne fallait pas être un génie pour comprendre qu’ils étaient armés et prêts à agir au moindre problème.104Please respect copyright.PENANAIE1PjulaBC
Elle se releva d’un bond, la frustration irradiant de son visage.
- Pas trop tôt !
Victor s’assit en soupirant légèrement. Elle l’avait appelée treize minutes auparavant : parvenir à traverser Lyon aussi vite relevait du miracle. Mais visiblement, cela lui avait échappé.
- L’opération a échoué. J’aimerais bien savoir pourquoi.
- Amusant, je me posais la même question !
Toujours debout, Elena tapotait le dossier en face de Victor, son index pointé sur le visage d’Henry. Elle fixait le vieil homme d’un regard glacial.
- Votre gars s’est débarrassé des deux Russes qu’on avait désignés pour le job.
- J’ai dit que c’était le moins expérimenté de mes hommes, pas qu’il était facile à battre. Vous n’auriez pas dû confier cette mission à des agents de troisième zone.
Elena resta silencieuse un moment, parfaitement immobile. Elle se contentait de fixer le Français, comme si elle cherchait ses mots. Il semblait croire qu’elle avait été suffisamment stupide pour sous-estimer sa cible. Il n’en était rien.
- Stepan et Nelya ont été militaires pendant plus d’une vingtaine d’années. Ils étaient largement assez expérimentés pour venir à bout d’un agent solitaire.
Son index frappait sans cesse le visage d’Henry sur le dossier.
- Ils lui ont tendu une embuscade, se battaient à deux contre un et étaient mieux équipés que lui. Rien dans votre dossier n’indique qu’il a les capacités de se sortir d’une telle situation.
Victor n’essayait même plus de masquer sa surprise. Il pensait qu’elle avait commis l’erreur de sous-estimer son ancien agent. Ce n’était visiblement pas le cas. À présent, c’était lui qui passait pour un menteur.
- Je… Je ne comprends pas. Henry n’a jamais brillé dans quoi que ce soit lors de ses missions.
- Vous n’avez aucune idée d’où il tire une compétence pareille ?
- Aucune. Il n’a jamais cherché à effectuer des missions difficiles, n’a jamais pris de risques particuliers, ne s’est pas illustré par ses capacités martiales ou cognitives.
Elena soupira et s’assit enfin, ouvrant à nouveau le dossier qu’elle avait déjà parcouru une bonne quinzaine de fois. Sa voix était presque lasse.
- Il doit bien y avoir une explication…
- Eh bien… soit il s’est découvert de nouvelles capacités en luttant pour sa survie, soit mon dossier est obsolète.
L’Anglaise secouait la tête. Elle ne validait aucune hypothèse. Personne n’évoluait aussi vite, même dans une situation de vie ou de mort.104Please respect copyright.PENANAHsEv5K1K23
Si le dossier d’Henry avait été volontairement faussé, cela voudrait dire que le vieil homme était incompétent — ce qui n’était pas le cas, sinon il serait mort depuis longtemps. Mais alors… comment expliquer ce revirement ?
Finalement, une idée lui vint.
- Peut-être qu’il dissimule ses compétences ?
- Pardon ?
- Il est possible qu’Henry ait choisi de masquer une partie de son expertise pour ne pas attirer l’attention. Je n’ai jamais entendu parler d’un assassin cherchant la gloire. Il a simplement poussé l’idée plus loin que les autres.
Victor se pencha légèrement en avant, commençant à saisir.
- Vous voulez dire qu’il se serait volontairement limité ? Qu’il n’aurait jamais utilisé la totalité de ses compétences pour ne pas faire de vagues ?
- Exactement. Il peut très bien se contenter des sommes que vous lui versez pour de petites missions. Pas de danger, pas de notoriété, pas d’ennemis.
Le Français était étonné. C’était bien la première fois qu’il entendait parler d’une telle stratégie de carrière. Mais le raisonnement se tenait… au moins en théorie.104Please respect copyright.PENANAVe1cxmretC
Réussir toutes ses missions était déjà difficile. Les réussir en se limitant volontairement l’était encore davantage. Mais après tout… c’était possible. Improbable, mais possible.
- Henry serait en réalité plus capable qu’il ne le laisse paraître.
Victor soupira longuement et posa son regard sur le dossier.
- Écoutez… je m’excuse de vous avoir donné une cible difficile à éliminer. Je vous promets de vous trouver un meilleur bouc émissaire dans les plus brefs délais.
La femme secoua lentement la tête. Ses yeux perçants s’étaient durcis : elle était en colère.
- Nous ne pouvons plus modifier nos plans. Nous avons transmis une photo d’Henry au gouvernement russe, et ils attendent qu’on le leur remette mort ou vif d’ici cinq jours.
- Ah. C’est embêtant.
Elena haussa les épaules.
- Pas tant que ça. Il nous a surpris, d’accord. Mais puisqu’on sait désormais à qui on a affaire, l’opération prend une nouvelle ampleur. Et vous allez nous aider.
- De quelle manière ?
Elle fouilla dans son sac, en sortit un nouveau dossier, bien plus volumineux, et invita Victor à le parcourir pendant qu’elle reprenait la parole.
- Je vous présente l’opération Cage rouge. Pour éliminer votre gars, nous allons travailler avec la Russie, en particulier leurs forces de police. Elles devront capturer Henry ; nous chercherons à le tuer avant qu’ils n’y parviennent.
Victor lisait en même temps qu’il écoutait. Les Anglais avaient fourni aux policiers russes le maximum d’informations : fausses identités connues, dossier dentaire, dernière localisation. De l’or pour lancer une chasse à l’homme à l’échelle du pays. Elena poursuivit :
- Nous avons décidé de créer un commando spécial. Trois équipes : une russe, une anglaise, et une troisième dite “indépendante”.
- Laissez-moi deviner… je vais devoir fournir des hommes ?
- C’est exact. Choisissez ceux qui ont déjà travaillé avec Henry ou l’ont côtoyé.
Victor continua sa lecture. L’idée d’envoyer d’autres agents en territoire russe lui déplaisait fortement, mais après son erreur de jugement sur le bouc émissaire, il comprenait que le gouvernement anglais désirait le punir. Il ne pouvait refuser. Il pointa une ligne du dossier.
- Le commando conjoint sera dirigé par Alexandre Whitmore. Qui est-ce ?
Elena sourit : elle attendait visiblement la question.
- Alexandre est l’un des meilleurs agents qu’ait connus le gouvernement britannique. Il approche les cinquante ans, mais sa fougue et son instinct de traqueur n’ont jamais diminué.
- La traque ?
- Oui. Alexandre est un chasseur. Cela fait plus de quinze ans qu’il dirige la division de recherche criminelle anglaise. Il a traqué et capturé des agents ennemis, des terroristes, des tueurs en série et d’autres criminels de haut vol.
Victor sentit son cœur s’emballer. Il dut se retenir de laisser transparaître son enthousiasme. Lui qui n’avait jamais participé à une opération d’une telle ampleur se retrouvait projeté au milieu d’un complot international. Il sentait les possibilités d’étendre sa renommée, et celle de son business, grandir seconde après seconde. Il referma le dossier en se levant.
- Je vais assembler mon équipe. À quelle heure débute l’opération ?
La femme se releva également et commença à rassembler ses affaires.
- Il est quatorze heures. Henry a disparu depuis près d’une heure. Votre équipe doit être en route pour la Russie avant quinze heures : le temps joue contre nous. Et Alexandre doit encore dispatcher les troupes.
Avant qu’ils ne se séparent, Victor s’arrêta et ajouta :
- Votre Alexandre… pensez-vous qu’il pourra diriger trois équipes à lui seul ? Je peux lui envoyer l’un de mes stratèges pour l’assister.
Pour la première fois, Elena éclata de rire, amusée par la naïveté de son nouveau collègue.
- Oh, rassurez-vous. Sur les trois cent douze missions qu’il a menées, une trentaine nécessitaient la gestion de plusieurs équipes. Il n’en est pas à son coup d’essai.
- Trois cent douze missions à son actif ?!
La jeune femme sourit en s’éloignant, sa voix toujours emplie de fierté.
- Précisément. Mais le plus impressionnant n’est pas là. Ce qui fait vraiment peur, c’est qu’il n’en a jamais raté une seule.
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