Les trente secondes qui suivirent furent complètement silencieuses, les habitants de Lenino avaient pris la fuite dès le départ de l'affrontement, quittant le village après les premières explosions. Un gigantesque nuage de poussière et de cendres s’éleva dans les airs, puis retomba lentement pour recouvrir l’entièreté du quartier dans une sorte de brume jaunâtre, difficilement percée par la lumière du soleil levant. De tous les êtres vivants encore présents sur les lieux, seul un oiseau, un petit huard à gorge noire, fut témoin de l’ultime affrontement entre Henry et Alexandre. Henry s’était réveillé avec l’éboulement de l’atelier. Il observa son ventre, l’homme qui lui avait tiré dessus avait eu le bon réflexe de viser le centre de son corps, pour maximiser ses chances de toucher. La balle ne semblait pas avoir traversé son corps et la blessure saignait peu, mais il devait se dépêcher de quitter les lieux s’il voulait avoir une chance de vivre. Henry se releva avec difficulté et marcha vers la rue principale, trébuchant sur les débris de l’ancien atelier. Il avait perdu son arme mais n’avait plus la présence d’esprit d’aller la chercher. Il fut surpris quand il aperçut Alexandre, toujours bien vivant, qui marchait également d’un air hébété dans sa direction. Aucun des deux adversaires ne s’attendait à ce que l’autre soit toujours en vie. Ils s’observèrent un moment, sans échanger la moindre parole. Henry nota mentalement les blessures du vieil anglais : son bras gauche semblait inutilisable, son pied droit était percé par un fragment de métal, et ses tympans avaient été percés. Il pouvait savoir en observant le regard perçant du soldat que ce dernier analysait Henry de la même manière. Privé de son arme à feu, le jeune homme sortit son dernier couteau et le plaça dans sa main droite, lame en avant. Alexandre l’observa en arborant un sourire carnassier, il aurait pu éliminer son adversaire rapidement s’il avait bénéficié de son fusil d’assaut, mais ce dernier avait été détruit par l’explosion. Il mit la main à sa ceinture pour sortir son pistolet L131A1 tandis qu’Henry lui lançait son couteau pour le distraire et réduire la distance les séparant. Alexandre bloqua la lame avec son bras gauche, déjà inutilisable, ne quittant pas son adversaire des yeux et ne réagissant pas à la douleur vive dans son triceps gauche. Le jeune homme s’était rapproché à moins de deux mètres et ramassait une pierre au sol. Alexandre leva son bras pour viser sa proie et appuya sur la détente tandis que le fugitif lui frappait le bras à l’aide de la pierre qu’il avait récupérée. Le coup partit, mais sans toucher Henry, et l’arme de poing lui fila des doigts pour disparaître sous une carcasse de voiture. Alexandre ignora une nouvelle fois la douleur dans son avant-bras et percuta Henry avec son épaule. Il poursuivit son attaque en pivotant son bassin et en envoyant un puissant direct dans le nez de son adversaire. Henry perdit l’équilibre et tomba sur le dos. Son nez brisé lui donnait les larmes aux yeux mais il gardait ses yeux ouverts pour observer les mouvements du vieux soldat. Il avait placé tout son poids dans son direct, ce qui avait l’avantage d'améliorer la puissance du coup, mais qui avait fini par le déséquilibrer en le penchant un peu trop en avant. Le jeune homme profita de la perte de rythme de son adversaire pour rouler sur le côté et frapper le pied valide de l'ennemi avec sa pierre, brisant l’un de ses orteils dans un craquement sec qu’aucun des deux combattants n’entendit. L’esprit totalement obnubilé par le combat, Alexandre balaya la douleur d’un claquement de doigts, mais ses deux pieds blessés ne purent soutenir son poids et le soldat se sentit tomber en avant. Réagissant en un instant, il profita de cette chute pour placer un coup de coude puissant à l’arrière du crâne de Henry. Le jeune homme, ayant le crâne fragilisé, ressentit cette frappe comme une bombe : des éclairs multicolores envahirent sa vision et lui firent lâcher son arme de fortune. Alexandre ne manqua pas cette occasion et plaça son bras droit sous la gorge de son adversaire. Il lui aurait normalement fallu son deuxième bras pour placer sa guillotine et verrouiller la prise d’étranglement, mais son bras gauche étant inutilisable, il mordit la manche de son k-way et utilisa sa tête pour verrouiller la prise. Henry sentit sa gorge se contracter, l’oxygène et le sang ne circulaient plus dans sa tête et une sonnette d’alarme raisonna dans son crâne. Henry tenta d’abord de ramasser une nouvelle pierre, mais Alexandre l'en empêcha en poussant de tout son poids vers le sol, forçant son adversaire à s'allonger. Le jeune homme avait la vision qui virait au rouge, et essaya d’attraper le couteau planté dans le bras du soldat, mais ce dernier pivota sur ses genoux pour placer son bras gauche hors de portée. Henry sentait la panique lui embrouiller l’esprit, mais conserva sa concentration et chercha à agripper les testicules de son ennemi, qui mit fin à la tentative d’un coup de genou bien placé dans son bras. L’assassin sentait ses forces le quitter, il était à court d’options et il sentait que son corps ne lui répondait plus totalement. Sa vision tourna au gris et ses acouphènes insupportables commençaient à réduire de volume. Son adversaire était trop fort, et chaque seconde qui passait agrandissait l'écart de force. Alors que sa vision virait au noir, et que sa conscience s’effaçait petit à petit, Henry fut pris d’une immense tristesse. Il avait tant fait, tant enduré pour échapper à ses poursuivants, il allait échouer alors qu’il n’avait plus qu’un seul obstacle à surmonter. Il se consolait en sachant qu’il pouvait être fier de lui, il avait tenu tête à un adversaire mille fois plus puissant que lui et avait causé tellement de chaos sur son passage que le gouvernement à ses trousses se retrouverait dans la merde jusqu’au cou. Il ne voyait plus rien, n'entendait plus rien, seul son esprit était encore en état de fonctionner. Il repensa au début de son voyage, dans ce parking souterrain où il avait défendu sa vie pour la première fois, jamais il n’aurait pu penser qu’il finirait par traverser la Russie en combattant nuit et jour pour finir dans ce petit village perdu. Soudain, Henry comprit qu’il avait encore une chance. Il lui restait une arme, un joker qui l’avait déjà tiré de plusieurs mauvaises passes dans le passé. Son cerveau envoya un dernier message à son corps avant de définitivement perdre le contrôle. Il fouilla dans sa poche pour sortir la clé dissimulant sa petite lame, et dans un geste désespéré, il planta la minuscule lame dans le cou de son adversaire, puis ramena son bras en direction du sol pour agrandir la plaie sur plusieurs centimètres de long. Alexandre grogna et fut forcé de lâcher son adversaire pour faire pression sur sa blessure. Le corps du jeune homme reprit de grandes inspirations et recommença à fonctionner. Sa vision était trouble et dénuée de couleurs, et ses membres répondaient très mal, mais il était toujours vivant. Alexandre observa son sang couler le long de son bras, il semblait se déverser par litres, une blessure mortelle. Le vieil homme savait que son heure était venue, mais ne se détacha pas une seconde du duel, il ne ressentait pas de tristesse, pas de peur, ni même de colère. Il avait affronté un adversaire puissant et avait perdu. C’était ainsi, il savait qu’il ne pourrait pas gagner indéfiniment. À en juger par la vitesse d’écoulement de son sang, il n’avait plus qu’une minute avant de perdre connaissance. Henry était toujours à terre, rampant comme un ver, il pouvait encore l’éliminer avant de rendre l’âme à son tour. L’anglais se redressa sur ses genoux et retira le couteau de son bras gauche, puis avança à quatre pattes jusqu'à son adversaire. La course-poursuite était presque comique, si on oubliait les litres de sang au sol et le paysage apocalyptique. Henry rampait sans relâche en direction de la rue, quittant les gravats pour rejoindre la route. Quelques mètres plus loin, Alexandre gagnait du terrain, trébuchant sur des pierres et autres débris. Il n’avait plus qu’une idée en tête : décapiter son ennemi pour obtenir un ultime trophée. Henry passa son bras valide sous un véhicule à la recherche du pistolet qu’Alexandre avait lâché au début du combat. Le traqueur était au courant de l’objectif de son adversaire, mais n’en avait rien à faire. Il était condamné de toute manière, la seule chose importante était de découper son adversaire en morceaux avant de se vider de son sang. Le vieux soldat se rapprochait inlassablement, les mètres de distance se réduisant en dizaines de centimètres, puis en centimètres tout court. Le vieil homme plaça la lame le plus haut possible, se redressant sur ses genoux et tendant son bras. Il poussa un hurlement guttural en abaissant son arme vers le dos de son adversaire. Henry ne prit pas la peine de se retourner, il tendit son bras en arrière et vida le chargeur du pistolet dans le ventre et le torse du vieux combattant. Alexandre fut stoppé dans son élan et resta figé, sur ses genoux, le regard vide, mort.
***
Plus tard, quand la police arriva sur les lieux et que les habitants inquiets retournèrent au village, cinq corps furent retrouvés au milieu des décombres, ainsi qu’un véhicule européen dissimulé au beau milieu du village. Cette soirée fut traumatisante pour la grande majorité des villageois, et aucun d’eux ne réussit à trouver la moindre explication pour expliquer cette attaque si violente. Obnubilé par le chaos de cette soirée, personne ne se rendit compte qu’une LADA NIVA manquait à l’appel, et son propriétaire ne s’en rendit compte que le lendemain. Le voleur était déjà loin d’ici.
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