Victoria ne s’était pas attendue à une seconde explosion, et bien qu’elle fût protégée par la bâtisse, l’onde de choc provenant de l’atelier fut suffisamment puissante pour la renverser en arrière et tomber aux côtés de Marcus. La jeune femme avait des éclats de verre et de bois enfoncés loin dans sa chair, mais n’y prêta pas attention et ramassa le fusil de son collègue tombé au combat. Elle se redressa avec difficulté et se mit à couvert derrière les gravats.
- Eleanor, qu’est-ce qu’il se passe ?
Mais elle ne reçut aucune réponse, la nouvelle était difficile à avaler, Eleanor avait été sa plus vieille amie, elles avaient toujours combattu côte à côte. Un poids énorme semblait maintenant peser sur ses épaules. Eleanor n’était plus là, elles avaient échangé quelques paroles une minute plus tôt, et ça aurait été la dernière fois. Victoria sentit sa gorge se nouer et ses muscles trembler, mais balaya sa tristesse pour reprendre sa concentration et le contrôle total de son corps. Elle n’avait pas le temps de pleurer son amie, pas tant que la mission n’était pas terminée. Elle entendit son capitaine s’adresser à elle dans son oreillette.
- Je me rapproche, envoie une lacrymo pour le forcer à sortir par l’arrière, on le prend en tenaille là-bas.
La soldate s'exécuta, l’adversaire devait être sérieusement blessé, voire même mort après les multiples explosions ayant eu lieu proche de lui. Mais autant ne pas prendre de risque et partir du principe qu’il était toujours en état de combattre. Elle lança sa grenade dans la fenêtre brisée de la ruelle. Le gaz ne mit pas longtemps à se propager au sein de l’atelier et elle sortit de sa couverture pour courir jusqu'à la sortie arrière du bâtiment. L’entrée avait été défoncée par Eleanor un peu plus tôt, elle se mit à genoux pour gagner en précision et maîtriser son souffle. Mais ce qui sortit de l’atelier ne fut pas la cible, ce fut quelque chose de bien plus terrifiant, et de bien plus mortel. Une grenade à fragmentation, qui fut lancée dans sa direction. La jeune femme ne perdit pas une seconde et se remit à courir dans la direction opposée, au niveau des gravats dans lesquels elle s’était cachée précédemment. La troisième explosion de la soirée fut tout aussi assourdissante que les deux précédentes, mais plus dangereuse pour la combattante, qui n’avait pas eu le luxe d'être protégée par quoi que ce soit contre cette dernière. Elle sentit de multiples chocs dans son dos, et fut projetée en avant pour tomber tête la première sur le sol en pierre. La jeune femme ne ressentait aucune douleur, mais il lui était impossible de respirer, ni de se remettre debout malgré tous les efforts du monde. Elle perçut finalement du mouvement sur sa gauche, venant de l’entrée arrière du bâtiment. Henry lui faisait face.
***
L’assassin avait rapidement compris que ses adversaires restants chercheraient à l’attaquer en tenaille, une attaque coordonnée étant le meilleur choix pour éliminer un adversaire aux aguets, ce dernier ne pouvant pas défendre deux endroits en même temps. Il avait à peine eu le temps de fouiller la bouillie rougeâtre qu’était devenue Eleanor qu’une lacrymogène fut envoyée dans son dos. Il récupéra la grenade à fragmentation sur le cadavre et observa les alentours. Les deux points d'intérêt que pouvaient utiliser ses adversaires étaient l’entrée arrière de l’atelier, et la fenêtre menant à la rue principale du village. Il devait agir rapidement, le gaz lui brûlant déjà les yeux, il atteignit l’entrée arrière aussi vite que son corps le lui permettait. Si quelqu’un se chargeait de la fenêtre, un autre devait l’attendre à l’entrée, il savait approximativement où cet adversaire était positionné, ça devait être lui qui avait envoyé cette lacrymogène, il était donc positionné sur sa gauche. Sans même sortir à l'extérieur, il dégoupilla la grenade et la jeta sur la gauche. Quelques secondes plus tard, elle explosa, et Henry dut prendre un risque calculé. Le soldat posté à la fenêtre n’allait pas tarder à prendre position pour mener son offensive, il devait se dépêcher d'éliminer la menace à l’entrée pour se mettre à couvert. Il sortit de l’atelier, arme à la main, si la grenade n’avait pas fait assez de dégâts, ou si l’adversaire s'était mis à couvert, il serait toujours vivant et pourrait tuer Henry facilement. Mais non, la femme était bien là, allongée sur le ventre, des fragments de métal lui avaient perforé le dos et l’arrière des cuisses. Ses organes étaient visiblement touchés et la mare de sang qui se formait au sol montrait qu’elle n’allait pas tarder à mourir. Le jeune homme visa tant bien que mal la tête de la femme et appuya sur la détente, il ne prendrait aucun risque, tant que l’ennemie n'était pas morte, elle restait une menace. Henry était terriblement fatigué, l’adrénaline n’aidait plus à supporter la douleur, son corps déjà épuisé avait largement dépassé ses limites. Il avait l’impression de bouger au ralenti, et c’était peut-être réellement le cas. Il pivota sur ses talons pour se remettre à couvert à l'intérieur, mais il n’en eut pas l’occasion. Il eut à peine le temps d'apercevoir la silhouette à la fenêtre, fusil pointé dans sa direction, un flash sortit du canon et une micro-seconde plus tard, il était percuté par une balle en plein ventre. Le jeune homme sentit ses jambes se dérober sous son poids et son corps se paralyser, il savait parfaitement ce qu’il lui arrivait. Le dispositif de survie implanté au plus profond de son corps s'était mis en marche face à cette attaque, répondant du mieux qu’il pouvait à la douleur et au traumatisme de l’impact, le cerveau éteignit tout, Henry perdit connaissance.
***
Alexandre s’était avancé lentement mais sûrement dans la rue principale, faisant fi des habitants fuyant dans toutes les directions. Il avait entendu les multiples explosions autour de l’atelier, perdant ses alliés les uns après les autres. Mais la mort de ses subordonnés ne lui faisait ni chaud ni froid, il était beaucoup plus intéressé par la combativité de son adversaire. Il atteignit finalement la fenêtre menant à l'intérieur du bâtiment, miraculeusement intacte après les multiples déflagrations. Il résista à l’envie d’observer l'intérieur, Henry devait s’attendre à ce que quelqu’un l’attaque d’ici, le soldat resta parfaitement immobile. Peu après, il entendit une énième déflagration, l’adversaire s’était visiblement attaqué à Victoria en premier, il avait réussi à déduire sa position et, au vu de l’absence de réponse de sa collègue, elle s’était faite éliminer. Alexandre jugea que le moment était opportun pour attaquer, l’adversaire devait prendre le temps de s’assurer que la jeune femme était éliminée, il aurait le dos tourné pendant ce court laps de temps. Il se releva et arma son fusil, pour la première fois, il aperçut Henry en chair et en os. Ils se regardèrent dans les yeux un moment. Le jeune homme était très mal en point, les joues creusées, les yeux rougis, la peau blême. Il s’était battu de manière admirable et avait gagné tout le respect du vieux soldat. Il aurait aimé l’affronter au mieux de ses capacités, mais se consolait dans l’idée qu’il aurait pu l'éliminer lui-même. Alors qu’il observait son adversaire tombé, l’alarme dans son cerveau raisonna de nouveau. Il ne savait pas pourquoi mais son corps lui hurlait de prendre la fuite, il était en danger. Alexandre n’hésita pas une seconde et s’écarta de la fenêtre, il faisait confiance à son instinct et partait du principe que la seule chose pouvant le dévier d’une mission était de mettre sa vie en sécurité. Le soldat recula et glissa sur le capot d’une voiture pour se cacher derrière, se demandant ce qu’il avait bien pu oublier. Le vieil homme n’eut pas à réfléchir bien longtemps. La seconde grenade transformée en piège qu’Henry avait placée au niveau de la fenêtre s’était activée avec le tir du soldat. Des débris de verre étaient tombés et avaient sectionné le fil de pêche maintenant la goupille en place. La cinquième détonation de la soirée détruisit une bonne fois pour toute le bâtiment. Elle détruisit les tympans du vieux soldat et il ne dut sa survie qu’au véhicule derrière lequel il s’était abrité, l’onde de choc lui retourna les organes et le propulsa à l’autre bout de la rue sur le trottoir d’en face, lui brisant l’omoplate gauche et lui faisant perdre connaissance.
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