Au départ, Henry avait eu du mal à identifier les sons provenant du lointain, ses acouphènes lui parasitaient incessamment les oreilles. Avançant à tâtons au début, la musique était devenue suffisamment forte pour qu’il l’entende clairement. Il avait atteint l'orée de la forêt un peu après sept heures du matin et s’était allongé au milieu des arbres et des buissons, il avait une bonne vue du festival et bénéficiait de l’obscurité environnante pour demeurer indétectable. Le jeune homme pouvait sentir les odeurs de friture qui émanaient des stands, il mourrait d’envie de sortir de sa cachette pour aller acheter de quoi manger. Mais le jeune homme gardait l’esprit clair, il se doutait que le gouvernement qui voulait sa mort n’avait pas abandonné la partie, qu’ils le traquaient toujours. Ils devaient avoir compris qu’il s’était servi de la rivière pour retrouver la civilisation, et puisque ce petit village était le plus proche de la frontière, les chances que ses adversaires soient déjà présents sur la zone étaient plutôt élevées. Henry procédait avec minutie, observant les différents points d'intérêt où il aurait été judicieux d’installer des agents. Les maisons étaient de bons endroits pour placer des tireurs, il observa les fenêtres et les toits à la recherche de mouvements, rien. L’obscurité était encore trop grande pour identifier des silhouettes, si quelqu’un restait parfaitement immobile, il lui était impossible de le détecter. Mais sa surveillance ne fut pas inutile, il n’avait rien observé d’inquiétant au niveau du parking, mais avait repéré deux femmes suspectes au niveau de la place centrale. Le premier élément étrange dans leur comportement résidait dans le fait qu'elles ne discutaient avec personne, aller à une fête seule était déjà un peu étrange en soi, mais le fait qu’elles ne cherchaient pas à se lier d’amitié avec quiconque était encore plus bizarre. Qui prenait la peine d’aller dans un festival pour rester seul ? Il les marqua comme ennemies potentielles et jugea qu’il était effectivement en danger. Après une demi-heure d’observation, Henry observa un couple d’adolescents se diriger vers sa position, leur démarche était hasardeuse, ils étaient bourrés. L’assassin recula sans faire de bruit et attendit derrière un arbre suffisamment large pour masquer l'entièreté de son corps. Les deux gamins passèrent devant lui sans même lui jeter un regard, et s'allongèrent dans l’herbe l’un sur l’autre. Les amoureux avaient visiblement pensé que l’ambiance était propice à une petite partie de jambe en l’air. Henry resta parfaitement immobile le temps que le jeune homme enlève son manteau, puis son jean. Il patienta encore un peu, le temps que les deux gamins tournent leurs regards ailleurs, puis ramassa les vêtements avant de disparaître dans l’obscurité. L’adolescent était plus petit que lui d’une dizaine de centimètres, ses vêtements étaient trop courts, mais un mauvais déguisement était toujours plus efficace que pas de déguisement du tout. Son ancienne tenue avait été aperçue par le commando russe et par les policiers, il était certain que ses ennemis étaient au courant pour son jogging et son sweat noirs. Il se débarrassa de son écharpe de fortune et laissa son bras blessé dans l’une des poches du manteau. Il améliorerait un peu ses chances de passer inaperçu en modifiant ses habits, ça serait dommage de tout gâcher en oubliant de masquer son épaule cassée. Le jeune homme prit une grande inspiration, puis sortit de la forêt pour longer la route. Le plan était simple, marcher jusqu’au premier véhicule disponible et s’enfuir avec ce dernier avant de se faire tirer dans la tête. Une LADA NIVA était garée à une vingtaine de mètres, la version du véhicule devait être de deux-mille-dix ou deux-mille-treize, et semblait être dans un état correct. Henry prit soin d’adopter la démarche de l’adolescent, dans l’éventualité où quelqu'un posté sur les toits aurait vu le jeune homme entrer en forêt et ait noté sa démarche. Le fuyard avait mis la capuche du manteau pour masquer son visage, et ses mains dans les poches pour ne pas dévoiler que les manches étaient trop courtes. Le jeune homme jeta un coup d'œil discret en direction des deux femmes, sans bouger sa tête, elles ne regardaient pas dans sa position et ne s’adressaient pas à une potentielle oreillette. Henry était sur le point d’atteindre la voiture quand il perçut du mouvement dans sa vision périphérique, il leva instinctivement le regard vers les toits en face de lui. Un homme armé, vêtu d’un K-way et d’un pantalon militaire noirs, était en train de descendre en s’appuyant à une fenêtre, il avait stoppé son mouvement en apercevant Henry. Les deux hommes se regardèrent l’espace d’une seconde, ils avaient identifié le danger au même moment, mais Henry avait été le plus rapide à agir. Gideon entendit la voix de son supérieur dans ses oreilles, sans s'intéresser aux paroles, il avait agrippé son fusil et stabilisé sa position, mais n’eut pas le temps de pivoter pour viser son adversaire, une balle traversa sa cuisse droite dans un vacarme assourdissant. En bon soldat, Gideon ignora la douleur et arma son fusil en direction du torse de sa cible, mais sa jambe blessée ne supporta pas son poids, il s’écroula sur le garde-fou et chuta de deux étages pour atterrir sur le capot d’une voiture. Le sang d’Henry ne fit qu’un tour, il courut en direction de son adversaire, sans prêter attention aux habitants paniqués qui s’étaient accroupis, cachés ou qui avaient simplement commencé à fuir. Un simple coup d'œil avait suffi au jeune homme pour comprendre que son adversaire était mort, la nuque brisée par l’impact. Il lui arracha une grenade à fragmentation avant de s'arrêter devant une minuscule ruelle séparant une maison d’un atelier de métallurgie. Henry dégoupilla la seule grenade fumigène qu’il avait en sa possession et la jeta à l'intérieur de la petite rue.
***
Marcus avait réagi au quart de tour en entendant le coup de feu sur sa gauche, puisque Gideon n’avait pas répliqué, ni parlé dans sa radio, le combattant se doutait qu’Henry avait remporté le duel. Il atteignit le poste de Gideon une vingtaine de secondes plus tard. Un énorme nuage de fumée blanche recouvrait l'entièreté de la ruelle en contrebas. Il conserva son sang-froid et analysa les alentours, le fumigène pouvait être un leurre pour capter son attention tandis que la cible partait ailleurs. Mais ses craintes s'avérèrent infondées, il entendit une fenêtre se briser, l’adversaire avait profité du nuage de fumée pour s’engager dans la ruelle et entrer dans l’atelier sans se faire tirer dessus.
- Gideon est mort, la cible a utilisé un fumigène, il est dans l’atelier.
La voix de son supérieur ne tarda pas à raisonner dans son oreille, il ne prit pas la peine de mentionner Gideon et passa directement au vif du sujet.
- C’est peut-être une feinte, assure-toi qu’il ne soit pas resté dans la fumée en feignant d'entrer dans le bâtiment. Je ne veux pas qu’on soit pris par surprise.
Marcus n’avait pas pensé à ça. Il était pris d’un sentiment désagréable d'être laissé en dehors de ce petit duel stratégique, mais le combattant laissa son ego de côté et vida son chargeur dans le nuage, espaçant ses tirs minutieusement pour s’assurer de ne laisser aucune zone grise, si l’adversaire était caché dans la fumée, il était mort à tous les coups. Alexandre continua de donner ses directives.
- Vic et Eleanor, partez à l’arrière de l’atelier, je m’occupe de couvrir l’avant.
Toujours sur les toits, Marcus observait ses deux collègues quitter le terrain vague, elles seraient sur les lieux dans une quinzaine de secondes, il devait simplement tenir sa position jusque-là. Il gardait les yeux fixés sur la fumée qui commençait à disparaître. Son cœur manqua un battement, il n’en croyait pas ses yeux, la silhouette de son adversaire commençait à se dessiner en contrebas. Il lui fallut une demi-seconde pour viser le jeune homme, mais cette petite perte de temps avait suffi à Henry pour lui mettre une balle dans la tête, la balle traversant son menton pour se loger dans son crâne. L’anglais lâcha son arme et tomba en arrière, mort sur le coup.
***
Henry n’avait pas fait l’erreur de se dissimuler dans la fumée, il pensait que ses adversaires jetteraient une grenade au milieu du nuage blanc pour essayer de l’éliminer, mais le soldat sur le toit avait eu le bon réflexe d’utiliser son fusil à la place, la déflagration d’une grenade aurait pu fragiliser les fondations des maisons alentours. Le tireur au-dessus de lui avait pris en compte ce risque et avait bien agi, quoi qu’il en soit Henry avait échappé aux tirs dans la fumée, ses adversaires devaient donc partir du principe qu’il était à l'intérieur de l’atelier et allaient encercler le bâtiment. Le jeune homme devait s’assurer d'éliminer l’homme sur le toit pour les forcer à repenser leurs stratégies et lui faire gagner du temps. L’assassin sortit de nouveau à l'extérieur, les chances que son adversaire prenne le soin de vider un second chargeur dans le nuage étaient basses, il ne prendrait pas le risque de gâcher davantage de munitions. Henry s’allongea au sol, ce qui avait le défaut d'agrandir la surface que son adversaire allait pouvoir viser, mais qui lui permettait d’améliorer sa précision en ayant son dos solidement ancré au sol. Son épaule cassée lui posait problème pour viser, il s’en était rendu compte en tirant sur Gideon, il avait visé le torse et n’avait réussi qu'à toucher sa cuisse, il ne referait pas l’erreur une seconde fois. Quelques secondes plus tard, la fumée se dissipa et il élimina son adversaire d’un tir bien placé. À peine s’était-il remis sur ses pieds qu’il entendit les pas précipités des deux femmes sortant du terrain vague. Elles n’avaient pas perdu de temps et avaient compris que leurs collègues étaient morts puisque l’une des deux balança une grenade à fragmentation dans la petite ruelle. Henry fut pris d’une peur tellement grande qu’il avait l’impression d’avoir été frappé par la foudre, son corps gavé d’adrénaline sprinta vers la fenêtre et sauta à l'intérieur une petite seconde avant que le projectile n’explose.
***
Victoria n’était pas certaine d’avoir touché la cible, elle prit position au coin de la ruelle et observa l’étendue des dégâts, l’explosion avait visiblement détruit une partie de la maison en face de l’atelier, le cadavre de Marcus était enfoncé sous les gravats. Pas de trace de l’adversaire. Elle activa son oreillette.
- Marcus est mort. La cible est dans l’atelier.
Eleanor avait profité du bruit causé par la déflagration pour défoncer la porte de l’atelier d’un coup de pied, elle se déplaçait sans bruit et se dirigeait vers la pièce donnant sur la ruelle, Henry devait toujours être sonné, ou pire, et elle comptait bien le prendre de vitesse pour en finir une bonne fois pour toutes. La combattante zigzagua habilement entre les différents bureaux de bois brut et les pièces détachées mis à même le sol. Elle atteignit finalement la porte menant à Henry, ouvrit cette dernière d’un coup de pied puissant, et la fit sortir de ses gonds avec un bruit de craquement sec. Elle scanna la pièce en une demi-seconde, observant tous les points d'intérêt le plus rapidement possible pour localiser sa proie. De toute évidence, il s’était caché derrière le bureau de bois au milieu de la pièce, elle s'apprêtait à tirer quand son regard fut attiré vers une forme étrange à ses pieds. Elle baissa le regard pour identifier l’objet scotché à la va-vite à une dizaine de centimètres de l’entrée. Une grenade à fragmentation. La jeune femme n’eut même pas le temps d’avoir peur, et disparut dans l’explosion en un clin d’œil.
***
Pendant que Marcus était occupé à tirer dans le nuage de fumée, Henry avait pris le temps de piéger la pièce avec les deux grenades à fragmentation qu’il possédait. Il n’avait eu besoin que de scotch et de fil de pêche, et avait pris une petite minute pour accrocher ses explosifs et tendre les fils près de la porte et d’une fenêtre menant à la route. Il avait bien fait d’assurer ses arrières, mais n’avait pas la capacité de s’en réjouir pour la simple et bonne raison qu’il était en état de choc. La première déflagration à l'extérieur lui avait fait perdre connaissance. La seconde explosion fut beaucoup plus violente, l’assassin ne devant sa survie qu’au bureau d’usinage l’ayant protégé des débris. Ayant explosé en intérieur, le son fut amplifié et les tympans du jeune homme étaient sévèrement atteints. Il se réveilla quelques secondes plus tard, recroquevillé au beau milieu de la salle, la poussière et les cendres lui brûlaient les poumons, son corps paralysé par le stress refusait de répondre à ses ordres. Henry ferma les yeux et se concentra sur son souffle, d’abord avec difficulté, puis il parvint à faire descendre son rythme cardiaque en dessous des cent-vingt battements par minute et retrouva une partie de ses fonctions motrices. Il se redressa sur ses genoux, observant les alentours à la recherche de potentiels adversaires. Il se dirigea d’un pas hasardeux vers le couloir maintenant tapissé du sang de son ancienne ennemie, ses oreilles ne lui étaient plus d’aucune utilité, il n’entendait qu’un sifflement assourdissant qui parasitait toute autre information sonore. Le jeune homme reprit son arme en main et rassembla ce qui lui restait de sang-froid pour réfléchir à la suite des événements.
ns216.73.217.128da2


