Victoria observait d’un œil las la petite trentaine de paysans qui se trémoussaient toujours au rythme de la musique. Si la perspective de surprendre la cible dans la foule pour lui tirer une balle dans le dos avait été excitante au départ de l’opération, après huit heures de surveillance et trois barquettes de frites englouties, ça commençait à devenir sacrément long. L’équipe anglaise était arrivée sur les lieux dès qu’Alexandre avait identifié le festival sur ses photographies satellites. Le capitaine craignait que leur cible se soit déjà dirigée là-bas pour voler un véhicule et s'enfuir pour de bon. Mais ses craintes étaient infondées, aucun véhicule n’avait été volé ni n'avait quitté le village en cours de soirée. Henry n’était pas encore venu. Dès leur arrivée, Alexandre avait donné ses directives, le vieux combattant avait réfléchi à la meilleure embuscade possible en analysant le terrain et en prenant en compte leur équipement et celui de son adversaire. La scène était placée au milieu d’un terrain vague, une petite dizaine de stands entourant cette dernière en arc de cercle. Une route adjacente menait aux premières maisons du village, mais aussi à un parking sur un second terrain vague, plus petit. Le traqueur avait décidé de diviser son équipe en trois, Victoria et Eleanor étaient chargées de rester au niveau des stands et d’observer la foule, elles seraient les seules à ne pas bénéficier d’équipements autres que leurs armes de poing. Alexandre avait décidé de placer deux femmes dans la foule, craignant qu’un homme soit plus susceptible d’attirer l’attention de Henry et d'être perçu comme une menace. Gidéon et Marcus étaient sur les toits de maisons aux alentours, à une centaine de mètres du cœur du festival, ils pouvaient observer à la fois le parking et la scène et tirer sur l’adversaire sans risquer d'être repérés. Quant à lui, il s’était placé entre deux maisons avec le véhicule, il ne s’était pas garé sur le parking malgré le fait qu’il aurait été plus proche de l’action, le véhicule d’Europe de l’Ouest était trop différent des autres voitures biélorusses, et Henry se méfiait sûrement s’il le voyait. Son rôle était de rester au niveau de la route, et de n’intervenir qu’en cas d’urgence. La cible avait prouvé à plusieurs reprises qu’elle pouvait se sortir de n’importe quelle situation, s’il parvenait à déjouer leur embuscade, Alexandre servirait de joker et prendrait le fuyard par surprise. Mais Henry n’était visible nulle part. L’équipe s’était mise en place aux alentours de vingt-trois heures, après huit heures d'attente la cible n'avait pas été aperçue. Les soldats étaient fatigués, peut-être qu’il avait échappé à leur vigilance ? Il était même possible qu’il ne soit simplement pas venu du tout, et s'il était mort pendant la nuit ? Toute cette opération commençait à paraître inutile, et si leur respect pour le chef d’équipe les avait maintenus en place toute la nuit, ça n’était plus suffisant. Victoria fut la première à prendre la parole, feignant de boire une gorgée de bière pour s’adresser à son capitaine sans attirer les regards.
- Le soleil commence à se lever, Marcus et Gideon seront bientôt visibles. On devrait changer de plan.
Le ciel était encore sombre, suffisamment pour masquer la majorité des éléments dans l’obscurité. Mais les premiers rayons de soleil ne manqueraient pas de dévoiler les deux individus posés sur les toits. Ce genre de choses ne pouvait absolument pas se produire, et les deux soldats allaient bientôt devoir changer de positions. N’importe quel stratège avec une moitié de cerveau pouvait le comprendre, et Alexandre avait lui aussi compris l’urgence de la situation, sa voix se fit entendre dans les oreillettes de tout le monde.
- On patiente encore une demi-heure, si personne n’aperçoit la cible d’ici là, on changera de tactique.
Il avait l’air fatigué, lui non plus n’était pas au mieux de sa forme, mais ça n’était pas à cause du manque de sommeil, il était déçu, comme un enfant à qui l’on avait retiré son cadeau des mains. Il était presque impossible qu’Henry n'ait pas entendu la musique au loin, et même si c’était le cas, il serait tombé sur le village en suivant la rivière. Peut-être était-il vraiment mort en forêt ? Mais si c’était le cas, ça voudrait dire qu’Alexandre avait été privé du meilleur duel qu’il n’aurait jamais dans sa vie. Le vieux chef d’opération soupira légèrement, il y avait toujours un infime espoir, une demi-heure pour voir l’impossible se produire. Alexandre se surprit même à prier, pour aucun dieu en particulier, mais à prier quand même une quelconque force supérieure de lui laisser profiter d’un ultime duel avec un véritable combattant. Au niveau de la scène, Victoria et Eleanor changèrent de place pour la vingtième fois de la soirée, elles avaient établi plusieurs positions d'intérêt au niveau des stands et de certaines zones du terrain vague, qui leur permettraient d’observer la scène dans son intégralité tout en bénéficiant d’un minimum de protection en cas d’attaque. L’une s’asseya au bar d’un petit stand en bois et commanda une bière qu’elle n’avait pas l’intention de boire, l’autre se plaça derrière un groupe de jeunes affalés sur une table. Heureux de pouvoir bientôt quitter leurs positions, Gidéon et Marcus reprirent du poil de la bête, ils s’étaient allongés sur les tuiles froides des petites maisons et n'avaient pas bougé d’un iota depuis. Ils avaient les muscles endoloris et les yeux injectés de sang, sans parler de l'odeur de pisse qui les suivait depuis qu’ils n’arrivaient plus à se retenir et qu’ils avaient été forcés de se soulager sur les évents de plomberie. Tout le monde était préparé, sur ses gardes, l’adversaire pouvait toujours faire son apparition à n’importe quel moment et ils n’allaient pas faire l’erreur stupide de baisser leurs gardes.
***
Alexandre avait prié, encore et encore, il avait prié sans relâche mais la force supérieure qu’il implorait ne répondit pas à ses appels. Henry ne s’était pas montré, il était sept heures trente et la luminosité commençait à dangereusement augmenter, les quelques lampadaires qui bordaient la route menant au village n’allaient plus tarder à s'éteindre, et les habitants apercevaient deux tireurs sur leurs toitures. Le cinquantenaire n’avait plus le choix, il enclencha le bouton de son oreillette et donna ses ordres d’une voix lasse.
- Bon, Marcus et Gideon, descendez et rejoignez-moi au véhicule, je vais vous donner vos nouveaux postes d’observation.
Les chances que la cible vienne étaient minces, vraiment très minces, et le lever du soleil signifierait l'arrêt de la musique, la fin du festival, impossible de masquer leurs tirs avec le bruit ambiant, impossible de combattre. L’opération était foutue. Le vieil homme se massa les tempes, avait-il mal jugé son adversaire ? Peut-être qu’il était plus blessé qu’il ne l’avait imaginé, il était certain qu’il était parvenu à sortir de Russie car aucun cadavre n’avait été retrouvé par les forces de police. Mais cette traversée lui avait peut-être coûté la vie ?
Il devait au moins s'estimer heureux d’avoir été diverti par cette petite chasse à l’homme, son adversaire s’était très bien battu, il n’avait plus qu’à partir chercher son cadavre en remontant la rivière pour l’offrir à Elena. La partie était finie. Soudain, le stratège fut pris d’un léger malaise, une alarme au fond de sa tête lui demandant de faire attention. Il fronça les sourcils en observant de nouveau les photographies satellites. Alexandre avait le sentiment d’oublier quelque chose, ou plutôt de passer à côté d’un élément qui pouvait potentiellement le mettre en danger. Son esprit s’était déjà retrouvé dans ce genre de situation lors d'opérations passées, une sorte de sixième sens que son expérience et sa paranoïa lui avait permis de débloquer. Il observa la scène, les véhicules, les maisons, la route, la forêt… Il comprit son erreur.86Please respect copyright.PENANAUitkmZyija
La forêt, elle n’était pas bien loin des terrains vagues, à peine à une cinquantaine de mètres, il était quasiment certain que la cible sortirait de cette dernière pour rejoindre la scène, il le savait, il l’avait pris en compte dans le placement de ses troupes. Il s’était focalisé sur l’hypothèse qu’Henry sortirait des bois pour rejoindre le village, mais si ce dernier était prudent, peut-être qu’il ne sortirait pas des bois du tout. Henry s’était sûrement allongé au bord des bois pour analyser les environs, à la recherche de n’importe quel danger potentiel. Il était peu probable qu’il se soit rendu compte qu’une équipe de tueurs l'attendait sur les lieux, mais ça ne voulait pas dire qu’il allait prendre le risque de sortir de sa cachette pendant la nuit. Il allait attendre que le jour se lève pour s’assurer qu’aucune menace n’était présente dans les parages, et si c’était le cas, il allait forcément voir les soldats descendre des toits ! Alexandre réactiva sa radio le plus vite possible, sa voix trahissant son appréhension.
- STOP ! Ne bougez plus ! J’ai fait une-
Trop tard, il entendit le son caractéristique d’un coup de feu, qui couvrait largement le son des enceintes environnantes, il était sûr et certain que ça n’était pas un tir venant de son équipe, chacun des membres avait pris soin de placer des silencieux sur leurs armes. Il s’agissait d’un tir venant de quelqu’un d’autre. Et il savait parfaitement de qui il s’agissait. Henry les avait repérés.
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