Ça n'était pas la première fois qu'il dormait en forêt. Il avait même pris l'habitude de partir une fois tous les trois mois camper le temps d'un week-end, afin d'habituer son corps à ce genre d'exercice et à aiguiser ses sens en se plaçant dans un contexte de survie. Mais lors de ses escapades d'entraînement, il avait pris soin d'avoir un minimum d'équipements, il dormait dans de gros manteaux chauds, et faisait systématiquement un feu avant de se coucher. Cette fois, c'était différent.104Please respect copyright.PENANAc2NIc9wfPa
Henry était toujours poursuivi, il fallait être idiot pour penser que la chasse à l'homme était finie dès qu'il avait dépassé la Russie. Il n'avait donc pas pu allumer de feu pour le réchauffer, trop de risques que la lumière soit repérée en pleine nuit. Et pire encore, ses vêtements n'étaient pas adaptés à la survie, un sweat-shirt et un jogging déchiré offraient bien peu de protection contre le froid. Le jeune homme était frigorifié, son abri de fortune ne l'aidant que partiellement. Il s'était recroquevillé en position fœtale et avait ramassé davantage de feuilles mortes et de mousse pour s'en recouvrir le corps. Il passait la nuit en gigotant légèrement pour ne pas rester immobile et perdre encore plus de chaleur.104Please respect copyright.PENANAwNFxNkOQvq
Il ne dormait pas vraiment, somnolait au mieux. Le stress et la vigilance avaient rapidement laissé place à la rêverie. Le fuyard était épuisé, et ne pouvait pas maintenir sa vigilance plus longtemps. Son esprit vagabondait un peu partout, il se rappelait de son enfance, de sa petite maison au milieu de la campagne française. Il pensait à ses parents, qu'il avait vus mourir tour à tour de maladie et de vieillesse quand il avait vingt-six ans. Il n'avait jamais eu l'occasion de les rendre fiers, de leur dire à quel point il les aimait, à quel point il se sentait seul depuis qu'il avait quitté la maison pour travailler en ville.104Please respect copyright.PENANAM76nLASyUX
Parfois, une douleur vive irradiait de sa côte cassée, le sortant de sa somnolence, le ramenant à sa cruelle situation. Son épaule blessée restait immobile et ne posait pas de problème, mais son torse lui faisait mal à chaque respiration, il avait fini par s'habituer à cette douleur constante, mais une quinte de toux pouvait la multiplier par dix et le réveiller entièrement. Il pensait aussi à Audrey, à cette jeune fille si intelligente, il imaginait l'avocate, la médecin, peut-être même la présidente qu'elle aurait pu devenir si le destin lui avait laissé une chance. Il repensa à cette fameuse soirée, à sa propre médiocrité qui avait causé la mort de la personne la plus altruiste qu'il n'avait jamais connue. Henry avait pleuré plusieurs fois pendant la nuit, toutes les erreurs qu'il avait commises, tous les regrets qu'il avait enfouis et délibérément oubliés pour continuer d'avancer, ils revenaient tous le hanter. Il n'avait jamais rien fait de bien ou de marquant dans sa vie, ses parents n'ont jamais été récompensés de l'éducation parfaite qu'ils avaient offerte à leur fils, Audrey était morte à cause de son amateurisme, même les hommes et femmes qu'il avait tués ne méritaient pas spécialement de mourir. Toute sa vie, Henry l'avait dédiée à détruire celle des autres. Et s'il mourait ce soir, ou s'il finissait par être tué demain, ce fait ne changerait jamais. Il avait encore une chance de changer les choses, de retrouver le tueur des De Gramont, d’éliminer ce dernier pour qu'il ne fasse plus jamais de mal à personne.104Please respect copyright.PENANA1raxqQixbI
Alors il s'accrocha, malgré le froid, malgré les blessures, malgré la fatigue, il ferma les yeux et serra les dents jusqu'à ce que la nuit passe.
***
Henry sortit de son abri à six heures du matin. Le soleil ne s'était pas encore levé, mais l'horizon commençait à virer du noir au mauve. Le fugitif se traîna en dehors de son trou, vidé de toutes ses forces. Son corps avait lutté contre le froid et la soif pendant plusieurs longues heures, il allait devoir récupérer un minimum d'énergie avant de reprendre la route. La première pensée qu’il eut fut de trouver de la menthe pour essayer de se faire du thé, il s'efforça de chasser cette idée de son esprit, deux matinées d'affilée sans boire d’infusion, c’était triste, mais il devait accepter cette fatalité.104Please respect copyright.PENANAmL4R8h2Fle
Trouver de la nourriture était chose aisée, il était parvenu à ramasser une poignée de larves et d'autres insectes, qu'il mangea sans rechigner. Durant sa chasse, un souvenir lui revint en tête, impossible de dire s'il s'agissait d'une hallucination ou non, mais il avait entendu le hululement d'une chouette au-dessus de lui à plusieurs reprises pendant la nuit. Henry grimpa sur l'arbre le plus proche de son abri, et effectivement, il tomba sur un nid inoccupé avec quatre œufs à l'intérieur. Le jeune homme s'apprêtait à prendre les quatre, puis s'arrêta. Toute sa vie, il avait fait du mal aux autres, allait-il ruiner la vie d'une pauvre chouette en la privant de tous ses petits ?104Please respect copyright.PENANAIl8izVzxvQ
Henry redescendit avec deux œufs, c'était déjà un beau butin comparé aux minuscules bestioles qu'il avait ingurgitées jusqu'ici. Il ne prit même pas la peine de les cuire et les mangea crus. C'était une perte de protéines, et un petit peu dangereux pour sa santé, mais rien qui ne puisse l'obliger à allumer un feu. Il termina les quelques gorgées d'eau qui lui restaient, puis fit le point sur son matériel à la lumière de la lune. Il lui restait un couteau qu'il avait volé à la femme dans le parking souterrain, un Sig Sauer avec un chargeur complet, une grenade fumigène et une grenade à fragmentation. Un équipement correct étant donné les circonstances. Henry vérifia ses bandages, puis se mit en route. Il avait prévu de continuer à longer la rivière jusqu'à ce qu'il atteigne la civilisation. Il se doutait qu'un village ne devait pas être bien loin, et qu'il se serait sûrement établi proche d'un cours d'eau. Le jeune homme n'eut pas à marcher bien longtemps avant d'obtenir un premier indice d'activité humaine, et pas des moindres. De la musique.104Please respect copyright.PENANA8R4WQMahVM
Il n'entendait pas les paroles, et n’y aurait sûrement pas compris grand-chose, mais le rythme et les timbres de voix ressemblaient à des musiques typiquement utilisées lors de fêtes. Les chances qu'il s'agisse d'un concert étaient minces, il n'était visiblement pas à proximité d'une grande ville, mais ça pouvait être un festival de village.104Please respect copyright.PENANAiehM8gm85W
Le jeune homme sentit son cœur s'emballer, c'était une très bonne nouvelle. Rien de tel qu'une fête pour tomber sur un gus bourré qui accepterait de vous prendre en voiture. L'alcool possédait la capacité d'endormir la vigilance et le bon sens, il n'aurait qu'à demander à deux ou trois personnes pour tomber sur une âme suffisamment charitable pour l'amener à la ville la plus proche. Il pourrait peut-être même subtiliser un repas ou deux pour reprendre des forces.104Please respect copyright.PENANAU3rwlUc4Nh
Henry se dirigea vers la musique d'un pas décidé. Une porte de sortie commençait à se dessiner devant lui. Il était loin de savoir que l'ennemi l'attendait avec impatience104Please respect copyright.PENANAPmgK4DS29G


