Pour un mois de juin, Henry trouvait qu’il faisait encore sacrément frais, le jeune homme n’avait pas pris la peine d’enfiler son pull pour observer la rue passante en dessous de sa chambre d'hôtel. Il n’aimait pas cette chambre, que ce soit son papier peint grisâtre, ou son lit qui grinçait sans cesse, et il n'appréciait pas particulièrement la vue que lui offrait la ruelle en contrebas, il s’efforçait d’observer cette dernière depuis neuf jours consécutifs. Cet endroit lui filait le cafard, et avoir le cafard n’était pas une bonne chose quand on s'efforçait d’assassiner quelqu’un proprement.134Please respect copyright.PENANAfuyLnBpRCX
Il prit le risque calculé de quitter la rue des yeux pour chercher sa tasse de thé, il avait fait l’erreur d’essayer de l’attraper sans la regarder il y a trois jours, et avait lamentablement échoué en la renversant sur la moquette jaune et rouge qui se trouvait sous ses pieds. Créant une tâche qu’il aurait pu essayer de nettoyer, si cette dernière ne venait pas se fondre parmi une centaine d’autres tâches. Il attrapa la tasse et reprit son observation, buvant à petites gorgées, il avait pris du thé à la menthe, avec un sucre, il raffolait du thé et n’avait pas passé une journée sans en boire depuis au moins cinq ans. Cette boisson lui permettait de rester éveillé en tout temps et il avait pris goût à ce rituel matinal.
- Ah ! C’est pas trop tôt !
En bas, sur le trottoir en face de sa fenêtre marchait un homme d'âge moyen, il portait un pantalon noir en toile, une chemise blanche et des chaussures en cuir, pas de cravate. Une veste à la main, jamais sur le dos. Henry avait imprimé le visage de l’homme dans son esprit depuis le jour où il avait reçu son dossier. Il avait le visage rond, des yeux noirs cernés par la fatigue, une barbe de trois jours à poils roux, il portait des lunettes rectangulaires qui glissaient régulièrement le long de son nez. Cet individu à la démarche lente, mais assurée, s’appelait Lobov, Lobov Artemovich. C’était un avocat de quarante-deux ans, aux cheveux grisonnants et au regard las. Il zigzaguait habilement entre les passants qu’il croisait, et si la montre de Henry était toujours à l’heure, il avait deux minutes de retard. Ce petit retard n’était d’aucune importance, en tout cas pas pour Henry, qui avait enfilé son pull gris clair en sortant de sa chambre d'hôtel. Ne prenant pas la peine de fermer la porte à clé derrière lui, il ne comptait pas y retourner.134Please respect copyright.PENANAvvmQMkIHt6
Henry descendit dans la rue quinze secondes plus tard, Lobov venait de tourner à l’angle de la ruelle pour rejoindre la grande avenue vers le métro de Saint-Petersburg. Il lui emboîta le pas en essayant de conserver une douzaine de mètres d'écart avec sa cible. Il s’était habillé le plus sobrement possible, T-shirt blanc et pull gris clair, avec un jean bleu et des baskets grises. Il avait observé les passants pendant les neuf derniers jours et en avait conclu que la majorité portait des vêtements avec une prédominance de gris, c’était le cas ce matin. Le jeune homme observa son reflet dans les vitrines à sa droite, il avait un physique très banal, sa taille était moyenne, sa peau était blanche, ses cheveux noirs et ses yeux marron clairs. Il ressemblait à monsieur tout le monde, se fondait bien dans le décor, il était parfaitement oubliable.134Please respect copyright.PENANArHISTV8Qqw
Il continuait à suivre Lobov, qui ne semblait pas spécialement sur ses gardes, regardant uniquement devant lui sans chercher à analyser son environnement. Il n’avait pas de raison d'être aux aguets, mais Henry privilégiait toujours la prudence et gardait ses distances, observant les faits et gestes du quarantenaire devant lui. Ils atteignirent un petit parc, qui indiquait à Henry qu’il était temps de passer à la seconde phase de sa filature. C’était la plus risquée, puisqu’elle exigeait que le jeune homme accélère le pas pour dépasser sa cible. Henry augmenta légèrement le rythme de sa marche, il ne voulait pas paraître pressé, ça aurait dénoté du reste des passants et attiré le regard de l’avocat, il devait être juste assez rapide pour rattraper ce dernier avant d’atteindre la parfumerie. Le parc et la parfumerie étaient espacés de deux cents mètres. Une distance suffisamment longue pour qu’Henry puisse se placer une quinzaine de mètres devant sa cible, cette distance était obligatoire pour que la phase finale du plan se déroule sans accroc. Il dépassa Lobov, sans lui jeter le moindre regard, masquant parfaitement le stress qu’il ressentait au fond de lui, Lobov ne détecta rien de spécial et continua de marcher. Parfait.134Please respect copyright.PENANAuQ8SslbZhR
La parfumerie n’était plus qu’à cinquante mètres, Henry sortit un petit flacon blanc de la poche de son jean, long de deux ou trois centimètres, avec une étiquette arborant “Lavande Vraie”. C’était un échantillon de parfum qu’il avait volé la semaine dernière, mais qui avait été rempli non pas d'effluves de parfum de lavande, mais de ricine sous forme liquide, un poison facile à produire, et encore plus facile à stocker. Le jeune homme atteignit finalement la parfumerie, faisant mine d’observer les échantillons gratuits sur l’étalage extérieur de la boutique. D’un geste vif et naturel, il récupéra l’échantillon de lavande du jour, et le remplaça par le sien. Puis entra à l'intérieur de la petite boutique pour observer l'extérieur sans être vu. Quelques secondes plus tard, Lobov atteignit également la parfumerie, il observa d’un œil distrait les échantillons face à lui, Henry retint son souffle.134Please respect copyright.PENANA4IUmIYFZCf
Le jeune homme avait passé les neuf dernières journées à suivre l’avocat lors de son trajet matinal, et chaque matin sans faute, ce dernier s’était arrêté devant cette même parfumerie, et chaque fois, il s’aspergeait de parfum à la lavande. Henry en avait conclu que l’avocat était du genre avare, et qu’il avait décidé qu’acheter du parfum à plusieurs dizaines d’euros ne valait pas le coup s’il pouvait en avoir gratuitement tous les matins. Henry était tout à fait d’accord avec lui, mais force était d’admettre que cette habitude allait lui coûter la vie.134Please respect copyright.PENANAWycsngtTnK
Lobov trouva l’échantillon de lavande, et s’en aspergea quelques fois dans le cou, satisfait, il continua de suivre son trajet habituel. Il ne le savait pas encore, mais quatre heures plus tard, il commencerait à éprouver des difficultés à respirer, dans douze heures, un œdème pulmonaire enverrait constamment du fluide dans ses poumons, et enfin dans trente-six heures, il finirait par mourir d'insuffisance respiratoire.134Please respect copyright.PENANAufP74OVSJN
Henry soupira lourdement, heureux d’avoir accompli sa mission sans accroc, il avait prévu deux plans d'urgence pour éliminer sa cible en cas d'échec avec le parfum, beaucoup moins subtils mais tout aussi efficaces. Il était soulagé de ne pas avoir à recourir à ces derniers, il nota mentalement qu’il devrait se séparer du fusil de précision et de la bombe artisanale qu’il avait dissimulés plus loin sur le trajet. Le jeune homme ressortit en ayant acheté un parfum quelconque, quitter la boutique sans rien acheter aurait paru suspect, et il ne voulait pas attirer l’attention. Il récupéra son échantillon piégé pour éviter qu’un pauvre bougre ne finisse empoisonné pour rien. Henry était un assassin, pas un tueur en série.


