Le Neuvième Art n’était pas censé rester ouvert aussi tard. Le fameux restaurant étoilé n’avait pas laissé de client à l'intérieur de son enceinte après vingt-et-une heures depuis plusieurs années. Et voilà que les chefs étaient forcés de travailler de nuit pour deux pauvres inconnus sortis de nulle part ! Paolo Cruz fulminait en silence, affairé à ses fourneaux. Lui qui avait prévu une soirée cinéma des plus plaisantes avec sa femme, trois semaines de préparations réduites à néant ! Il maudissait le directeur d’avoir accepté la demande saugrenue des deux clients, en fait, il maudissait surtout lesdits clients.99Please respect copyright.PENANAQeM2p90UCX
Plus loin, assis à une table hors du champ de vision du pauvre Paolo, Victor et Elena discutaient. Ils avaient convenu d’un troisième rendez-vous à minuit trente afin de régler l’opération Cage Rouge une bonne fois pour toutes. Incapable de totalement contrôler l’immense sensation de stress et d’appréhension qui envahissait son corps, Victor tripotait sa fourchette sous la table.
- Vous êtes sûr qu’on a bien retrouvé sa trace ?
Elena quant à elle, était trop concentrée pour ressentir quelconque émotion, elle fixait la tablette posée sur ses genoux. Elle répondit d’une voix distante.
- Nous en sommes certains, les Russes ont aperçu un individu correspondant au signalement de votre agent à la sortie de Pskov. Ils n’ont pas pu l’intercepter, une explosion ayant eu lieu au même moment quelques mètres plus loin.
- Sûrement orchestrée par Henry lui-même.
- C’est fort probable. L’un des flics est parvenu à saisir la plaque d'immatriculation de sa moto malgré la panique. Et nous avons suivi sa trace via diverses caméras de surveillance jusqu'à Palkino.
- Pourquoi aller là-bas précisément ?
- C’est là que ça devient intéressant. Nous avons remonté sa trace jusqu'au seul magasin du coin, le caissier nous a affirmé avec plus ou moins d’assurance qu’Henry était venu acheter des choses chez lui.
- On sait ce qu’il voulait acheter ?
- Aucune idée, il ne s’en souvenait plus, et sa machine n’enregistre pas les commandes des clients pendant plus d’une heure, nous sommes arrivés trop tard.
Victor pencha la tête en arrière, pensif.
- Mh… C’est peu probable qu’il se soit arrêté pour prendre de la nourriture. Je penche davantage pour un déguisement.
L’Anglaise hocha de la tête, c’était la théorie la plus probable, celle que les forces de l’ordre et le commando avaient jugée bonne à suivre.
- Nous avons pris soin de signaler un potentiel changement d’apparence aux forces de l'ordre. Ils ne devraient pas le rater, quand bien même il se soit rasé la tête ou déguisé en bonne sœur.
Elle marqua un temps de pause quand le serveur vint leur apporter les plats qu’ils avaient commandés. Pour Victor, un mignon de veau aux baies de Batak, avec tartine de pommes de terre rôties et caviar. Pour Elena, chair de tourteau monochrome avec kiwi, avocat et concombre. Elle piocha dans son assiette en reprenant.
- On pensait qu’il allait directement se diriger vers la frontière pour essayer de la traverser. Mais il n’a pas commis cette erreur et nous avons perdu sa trace.
- Il est resté en ville ?
Elle secoua sa tête.
- Non, il en est sorti, mais personne ne l’a vu partir.
- Il s’est peut-être enfoncé en montagne ?
- C’est ce qu’on pensait aussi, mais Alexandre a émis des réserves sur le sujet. Selon lui, une personne traquée ne choisirait pas de se terrer en montagne. Henry n’aurait pas délibérément pris la décision de rester caché en territoire ennemi, sans savoir quand la police arrêterait de le chercher.
- Bon, mais alors où est-il passé ?
Elle esquissa l’un de ses rares smiles, montrant de nouveau cette pointe de fierté qu’elle avait en parlant de son meilleur élément.
- Rejetant l’hypothèse de la montagne, il a demandé à ce qu’on recherche un potentiel véhicule volé, ou si quelqu’un l’a pris en stop. Ne recevant aucune réponse positive, il s’est tourné vers le lac, et bingo.
- Ils ont retrouvé la moto ?
- Oui, Alexandre a supposé que votre gars s’est débarrassé de son véhicule pour ne pas être identifié par la police. Il s'était douté qu’on avait déjà repéré sa plaque.
- Impressionnant, mais ça n'explique toujours pas comment il a quitté la ville.
Elena continuait d’attaquer son plat, masquant parfaitement les pointes d’irritation qu’elle ressentait à chaque fois que son interlocuteur lui coupait la parole, ça ne faisait pas bien longtemps qu’ils s'étaient retrouvés pour discuter et elle ressentait déjà l’envie de s’en aller.
- J’y arrive, sachant qu’aucun véhicule n’a été volé, et qu’Henry n’a pas été transporté par un habitant du village, il a proposé deux hypothèses. La première, Henry est parti à pied. La seconde, il a trouvé un autre moyen de transport.
- En étant traqué d’aussi près, il est peu probable qu’il ait pris le risque de se déplacer à pied.
- Nous sommes d’accord, ce qui ne laisse qu’une solution. Il est parti à l’aide d’un véhicule auquel nous n’avons pas pensé.
Victor termina son assiette, pensif. Le raisonnement n’était pas mauvais du tout. Il était impressionné par les capacités de ce fameux Alexandre. Sa notoriété en tant que traqueur de génie n’était pas volée.
- J’imagine qu’il a pris le bus ?
- Non, le village n’est pas desservi, il a pris le train.
- Le train ?
- Alexandre savait qu’il existe une voie de chemin de fer qui passe non loin de la ville. Les autorités ont passé au crible chaque train ayant circulé en début d’après-midi. Et ils ont retrouvé du sang sur le toit de l’un d’entre eux, sang correspondant à l’ADN de notre cible.
Victor avait les yeux gros comme des soucoupes. Il ne savait pas qui était le plus impressionnant entre l’homme qui était parvenu à concevoir un plan de fuite si complexe, et l’homme capable de voir au travers pour le retrouver.
- Incroyable ! Comment avez-vous prévu de l’intercepter ?
- Malheureusement, nous ne savons pas où il est descendu, Alexandre suppose qu’il s’est arrêté dans une grande ville aux abords de la frontière. Nous avons trois villes potentielles, Nevel, Roudnia et Smolensk. Elles sont à moins de six heures de train de Pskov et relativement proches de la frontière Biélorusse.
- Oh, nous allons devoir diviser notre commando en trois parties.
- Oui, et comme par hasard, nous avons trois équipes qui composent notre commando. Shadow Crown, notre groupe du MI-13 mené par Alexandre, ira à Nevel. L’équipe que vous m’avez envoyée, les Lames Noires, partira à Roudnia. Enfin, l’équipe russe OMON-7 “Volki” sera envoyée à Smolensk.
Elena se releva, il était maintenant minuit quarante-deux, et les deux collaborateurs avaient fini leurs assiettes. Victor la suivit alors qu’ils marchaient vers l'extérieur du bâtiment. Il demanda d’un air curieux :
- Je suppose que vous avez déjà dispatché les équipes, sont-ils arrivés sur les lieux ?
- Oui, depuis presque une heure, ils recherchent une trace de notre cible un peu partout. Hôtels, gares, bars… Ils nous préviendront dès qu’ils auront localisé Henry.
- Une fois localisé, les trois équipes se regrouperont pour l’intercepter ?
- Dans l’idéal oui, inutile de prendre des risques en n’envoyant pas toute notre force de frappe. Mais pour être honnête, même s’il nous prend de court et qu’une équipe doit l’affronter seule, nous devrions le battre facilement. L’équipe attaquée aura le soutien de la police, et ce sont tous des professionnels de très haut niveau.
Le cerveau de Victor tira la sonnette d’alarme.
- Attention à ne pas le sous-estimer une seconde fois.
- Je sais, je sais.
99Please respect copyright.PENANAvCfopsxUxi


