Henry avait vite compris qu’il s’était fait trahir par son employeur. Le fait qu’une embuscade ait été tenue sur son point de fuite était déjà une preuve presque irréfutable en soi. Mais pour s’en assurer, il avait pris soin de conserver les téléphones de ses deux bourreaux. Il espérait que Victor serait suffisamment stupide pour appeler ces derniers et s’assurer qu’ils aient bien accompli leurs missions. Victor n’avait pas appelé, et aucun message ne fut envoyé sur les deux téléphones. Heureusement pour lui, Stepan avait laissé le sien déverrouillé pour écouter une course de F1. Henry avait eu tout le loisir de fouiller son téléphone à la recherche d’une conversation intéressante, et il avait fini par tomber sur quelque chose d’utile. Stepan avait discuté avec son directeur de mission, selon lui, un gros client avait proposé cinquante-mille euros pour sa mort. Il n’avait pas eu le nom dudit client, mais quand ce dernier avait demandé à déguiser le meurtre avec une arme et des munitions spécifiques, Henry avait rapidement relié les wagons. Il y a plus d’une semaine, un haut placé russe s’était fait assassiner, tout le monde le savait et il ne fallait pas être un génie pour comprendre que ça avait été causé par un pays adverse. Et maintenant, ce mystérieux gouvernement cherchait un bouc émissaire, et s’était tourné vers lui. Henry ne savait pas qui cherchait à l’éliminer, mais il supposait que c’était soit un pays européen, soit les États-Unis. Bref, il était dans une sacrée merde. Une dizaine de minutes après son combat dans le parking, Henry avait jeté les deux téléphones pour éviter d'être traqué, puis s’était dirigé vers une petite ruelle située dans les bas quartiers de la ville. Il n’avait remarqué aucune caméra dans les environs mis à l'extérieur d’une supérette, qu’il avait pris soin d’éviter. Après une grosse minute de recherche, il avait finalement trouvé ce qu’il voulait, si Henry avait vu juste, il s’agissait d’une vieille Honda CB125F. La pauvre bécane devait avoir roulé continuellement depuis sept ou huit ans, elle n’avait pas l’air au mieux de sa forme. Mais il s’en contenterait. Après s'être assuré que personne ne se trouvait dans les environs, il utilisa l’un des couteaux de Nelya pour faire sauter le neiman en deux ou trois puissants coups. Les fils électriques maintenant accessibles, il n’avait plus qu'à en coupler deux pour que le témoin vert de la moto s’allume, suivi une demi-seconde plus tard par le voyant rouge symbolisant la charge. Le moteur s’alluma peu après. Elena et Victor avaient raison, Henry possédait des compétences diverses et variées qu’il n'utilisait jamais lors de ses missions. Une manière pour lui de rester sous les radars et de ne jamais attirer l’attention. Le jeune homme utilisait le temps libre entre deux boulots pour agrandir petit à petit son éventail de connaissances utiles au métier de tueur. Il n’avait jamais eu à utiliser toutes ses compétences en mission car ces dernières n’avaient pas été très complexes. Victor ne connaissait pas la véritable valeur de son agent pour la simple et bonne raison qu’il ne l’avait jamais poussé dans ses retranchements. Du moins pas jusqu’à maintenant.
***
Il était treize heures dix-neuf, Henry avait tué les deux assassins à treize heures deux. Selon lui, les forces de police devaient avoir commencé à boucler la ville pour le retrouver depuis au moins cinq minutes, le temps qu’ils s’assurent qu’il ne soit pas encore dans le parking. Pour réduire ses chances de tomber sur une patrouille, et pour éviter un maximum de caméras, il roulait uniquement dans les petites ruelles de Pskov, profitant de la pluie pour mettre sa capuche sans paraître suspect. Il avait également relevé son t-shirt pour dissimuler le bas de son visage, seuls ses yeux étaient encore visibles. La ville possédait trois routes de sortie, le jeune homme jeta automatiquement son dévolu sur la sortie la plus éloignée du commissariat. Si la police devait bloquer les trois, ils se concentreraient sur les sorties les plus proches de leur centre d'opérations. Henry zigzaguait entre les poubelles et les rares passants, manquant de tomber plusieurs fois, il entendait les sirènes dans la rue principale, à une cinquantaine de mètres de sa position. Il sentait son cœur battre à tout rompre malgré les secousses, la sueur lui coulait dans les yeux, Henry avait peur et seule sa course folle lui permettait de garder sa concentration. Il atteignit finalement la grande surface qui marquait la sortie de la ville, sortant en trombe des ruelles sombres pour rejoindre la route principale. Ses yeux étaient fixés sur la sortie de la ville, à deux cents mètres. Ce qu’il vit lui fit l’effet d’un coup de massue. Deux véhicules de police bloquaient la route, avec quatre policiers scrutant les environs. Henry avait été trop lent. Il ne fit pas l’erreur de partir en sens inverse, ça aurait été une réaction trop étrange, il roula un moment en direction du barrage, puis arrêta sa moto à une cinquantaine de mètres, derrière une voiture garée le long du trottoir. Les passants n’étaient pas nombreux à cause de la pluie, et le peu de personnes proches de lui étaient obnubilées par les policiers. Il en profita pour forcer la trappe à essence de la voiture devant lui, ramassa une longue branche dans le caniveau et retira l’une de ses chaussettes. Il enfonça la chaussette dans la trappe, poussant le plus loin possible à l’aide de la branche, quand il la sortit, elle était imbibée d'essence. Il utilisa le briquet qu’il gardait sur lui pour allumer la chaussette, puis la replaça dans la trappe. Sans attendre, il remonta sur la Honda et roula en direction du barrage. Les quinze secondes qui suivirent furent les plus longues de sa vie, il n’y avait qu’un véhicule le séparant des quatre flics, avec une mère et ses trois jeunes enfants. Henry observait les policiers échanger quelques phrases avec la mère, ils n’allaient pas tarder à tourner leur attention sur lui. La voiture avança, et Henry se retrouva face aux quatre hommes, il serait repéré à l’instant où il ouvrait la bouche pour parler, avec son mauvais accent. Ils lui demandaient de se mettre sur le côté, et trouveraient les armes qu’il gardait sur lui. Il serait forcé de se battre, mais était-il capable de gagner contre quatre hommes armés ? L’un des policiers vint à sa rencontre, puis lui demanda de retirer sa capuche. Alors qu’il se préparait à sortir l’un de ses pistolets pour prendre le policier en otage, une énorme explosion eut lieu dans son dos. Le souffle coupé, les tympans hurlant, il observait les passants s’enfuir en courant dans toutes les directions. La voiture dans laquelle il avait coincé sa chaussette venait d’exploser, il ne prit pas le temps de vérifier qu’il n'avait pas fait de victime, il devait fuir en feignant d’avoir peur pour sa vie. Henry regarda les policiers médusés tour à tour, poussa un hurlement à peu près réaliste, puis roula en direction de la sortie tandis que les quatre pauvres types se ruèrent vers les blessés.
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