Victor Auclair écoutait distraitement la musique douce et monotone résonner dans la cage d'ascenseur. Comme pour toutes les musiques du genre, il suffisait de l’écouter une petite dizaine de secondes pour la connaître par cœur, dans son cas, ça faisait douze ans qu’il se la coltinait. Le cinquantenaire observait son reflet dans le miroir, il avait pris l’habitude d’analyser son faciès dans l'ascenseur plutôt que dans sa salle de bain. Son visage ovale manquait de bronzage, ses cheveux noirs étaient en bataille et ses yeux marron étaient rougis par le manque de sommeil. Il ne s’était pas rasé ce matin et sa barbe commençait déjà à repousser, il bloqua un moment sur son nez, il détestait cette forme protubérante et difforme, mais n’avait jamais fait en sorte de la modifier par chirurgie. Son nez était tordu et arborait une large cicatrice, souvenir d’un combat idiot dans un bar contre un homme trop puissant pour lui.112Please respect copyright.PENANA32W4gx7o0U
Il sortit au onzième étage du bâtiment d’entreprise dans lequel il s'était installé il y a longtemps, en quittant les services de renseignement français. C'était son étage, littéralement, il l’avait acheté pour y exercer ses activités sans attirer l’attention de potentiels curieux. Il fut accueilli par la quinzaine d’employés qui n’étaient pas encore en mission, officiellement, ces derniers formaient une petite agence de communication digitale, officieusement, c’étaient tous des anciens militaires et agents de terrain, qui s'assuraient qu’aucun intrus ne vienne déranger leur patron et ses affaires. Victor traversa les locaux en open space que ses agents utilisaient d’habitude, parcourut le long couloir qui menait jusqu’aux toilettes. Une fois arrivé au bout, il déplaça la commode qui reposait à l’angle du mur et appuya sur le bouton qui était incrusté derrière. Un léger clic se fit entendre et le mur en face de lui se recula d’un petit centimètre, se transformant en porte coulissante. Le bureau de Victor se trouvait derrière, il était plutôt fier de tout ce stratagème afin de le dissimuler. Ça renforçait l’aura mystérieuse qu’il se forçait à entretenir auprès de ses employés, et il devait bien l’admettre, il trouvait ça vraiment cool.112Please respect copyright.PENANAq336o88ShO
Une fois installé, le vieil homme jeta un œil aux différents dossiers que son assistant avait laissés à son intention. Diverses missions d’assassinats, classées par ordre d’importance de gauche à droite. Après avoir pris sa retraite anticipée, le cinquantenaire avait profité des nombreux contacts dont il disposait afin d’ouvrir sa petite organisation en 2013. Mais il ne s’attarda pas sur lesdits dossiers, ces derniers n’étaient que des missions “terminées”, qui garantissaient que les missions qui avaient été données aux agents de terrain aient bien été accomplies. Il n’avait pas eu de nouvelles missions depuis plusieurs jours, et n’en attendait pas de nouvelles avant au moins une semaine ou deux.112Please respect copyright.PENANA9CGl3B0GCC
Non, aujourd’hui, il avait rendez-vous, un entretien d’une importance capitale. Il avait rendez-vous avec le gouvernement anglais. La porte coulissante s’ouvrit légèrement, et l’assistant de Victor passa la tête à travers l’ouverture.
- Monsieur Auclair, elle est arrivée.
Victor hocha doucement la tête ; puis demanda à l’assistant de la laisser entrer, il attendit une trentaine de secondes avant qu’elle ne passe le pas de la porte. La femme ne semblait pas avoir plus de quarante ans, ses cheveux châtains étaient coiffés de manière stricte en une coupe au carré qui lui atteignait tout juste les épaules. Elle était sûrement d’origine asiatique et mise à part une touche de rouge à lèvres, elle n’avait pas mis de maquillage. Elle resta sur le pas de la porte un moment, le visage souriant, mais les yeux vifs. Puis après quelques secondes d’observation, elle s’approcha de Victor en lui tendant la main. Le Français put constater de plus près la tenue de la nouvelle venue, elle portait une chemise blanche sur mesure, rentrée dans un pantalon noir à coupe droite, le look typique d’une cadre moyennement élevée dans la hiérarchie de son entreprise. Le vieil homme était un peu déçu de ne pas avoir affaire à une personne plus haut placée, mais n’en laissa rien paraître.
- Victor Auclair je présume ? Je m’appelle Elena, enchantée de vous rencontrer.
Les présentations furent brèves, il ne fallut qu’une minute pour que les deux individus soient assis face à face. Victor lança la discussion.
- Vos employeurs ont dit avoir besoin de mes services, pourriez-vous préciser votre requête ?
Il parlait lentement, d’un air assuré. Cherchant à dissimuler la pointe de nervosité qui s’était installée au fond de son esprit depuis la prise de contact avec les Anglais. Son organisation était tout sauf importante, et les contrats qu’elle effectuait n’étaient pas grandiloquents. L’agence de Victor était moyennement reconnue d’un point de vue national, et à l'international, c’était à peine si on connaissait son existence. Le fait qu’un gouvernement étranger lui demande de l’aide était tout bonnement impossible, ça ne devrait pas arriver, il existait des dizaines d’autres organisations plus compétentes que la sienne pour régler des problèmes d’un niveau gouvernemental. Il n’arrivait pas à comprendre la raison de cette prise de contact, et ça lui faisait peur. Elena prit le temps de choisir ses mots, qu’elle ait remarqué la nervosité du vieil homme ou non, elle ne laissait rien paraître. Son visage était comme gravé dans la pierre. Son sourire si chaleureux avait totalement disparu.
- Vous le savez sûrement, le gouvernement anglais effectue des opérations secrètes dans de nombreux pays.
- Comme tous les gouvernements du monde.
Elle fit “oui” d’un léger mouvement de tête.
- Nous avons mené une opération en Russie il y a huit jours, l’objectif étant de se débarrasser d’un individu haut placé dans leur gouvernement.
- L’opération a raté ?
Encore un mouvement de tête, mais pour dire “non” cette fois.
- Ce fut un franc succès. Malheureusement, nos agents de terrain ont commis quelques erreurs dans le feu de l’action. Je vous fais grâce des détails techniques, mais d’une manière ou d’une autre les Russes sont parvenus à remonter jusqu'à nous. Ou du moins suffisamment proches pour nous soupçonner.
Victor secoua la tête et intervint rapidement.
- C’est regrettable, mais je ne comprends pas en quoi je peux vous être utile.
Elena eut un petit sourire, son interlocuteur semblait être du genre à couper la parole des autres à tort et à travers, elle masqua parfaitement son irritation et continua à expliquer.
- J’y arrive, les Russes ont évidemment demandé des explications, nous avons évidemment nié toute implication avec cette affaire. Mais ça n’a pas suffi, et les Russes nous demandent des preuves de notre innocence, preuves que nous ne pouvons pas vraiment leur fournir.
Elle marqua un temps de pause, laissant ses paroles tourner dans la tête de son interlocuteur. Observant le regard de ce dernier s’illuminer de plus en plus, elle reprit son explication, Victor avait visiblement compris où elle voulait en venir.
- Nous avons trouvé une solution, au lieu de nous embêter à concevoir de fausses preuves, ce qui nous demanderait du temps et de l’argent, nous allons utiliser un bouc émissaire.
- Et je suppose que c’est moi qui vais vous le fournir ?
La femme lui fit un clin d’œil malicieux, puis reprit d’un air légèrement plus enjoué.
- Précisément ! Si les Russes découvrent que le tueur n’était autre qu’un assassin de seconde zone indépendant, ils nous laisseront tranquille.
- Et c’est sur moi qu'ils se tourneront par la suite.
- Oh allons, nous ferons en sorte que rien ne relie votre organisation à votre ancien employé.
Victor soupira, l’idée n’était pas mauvaise et ça avait le mérite d’expliquer les raisons de l’avoir contacté, lui et sa minuscule agence. Il prit quelques secondes pour réfléchir.
- Bon, imaginons que je vous donne un de mes gars, qu’est-ce que j’y gagne ?
Elena se pencha légèrement en avant, son regard perçant au travers des yeux du Français, elle parla d’un air calme, lent, presque mécanique.
- Selon nos sources, l’année dernière, vous avez gagné quatre-cent-cinquante-mille euros avec vos petites activités.
Le visage de Victor était interdit, partiellement masqué par ses mains croisées, il tentait de dissimuler sa surprise, c’était à peu de choses près les recettes de 2024. Il ne savait pas comment ils s’étaient débrouillés pour l’apprendre, mais ça lui faisait froid dans le dos. La femme continua.
- Pour la perte de votre agent, nous sommes prêts à vous offrir un demi-million d’euros. Qu’en dites-vous ?
Le visage du vieil homme était toujours impassible, il réfléchissait, pesait le pour et le contre, s’il refusait, s’il acceptait, et après quelques secondes de débat intérieur, il fit son choix.
- D’accord, j'accepte votre offre. Avez-vous besoin d’un gars en particulier ?
- Pas spécialement, tant qu’il est facile à tuer.
Victor sourit, s’il avait recruté ses hommes, c'était parce qu'il les considérait tous “difficiles à tuer”. Trouver le bouc émissaire parfait n’allait pas être facile, il lui fallait un homme déjà présent sur le terrain, et le moins expérimenté possible pour augmenter leurs chances de réussite. Il observa de nouveau les dossiers sur son bureau, à la recherche d’une victime potentielle, son regard s'arrêta sur le dossier le plus à droite, son assistant avait jugé cette mission comme étant la “moins importante”. Elle avait eu lieu en Russie, et avait été accomplie il y a moins de deux heures, tôt dans la matinée.
- Je crois avoir l’homme qu’il vous faut, Henry Corillon. Il est actuellement en Russie.
- Est-il facile à tuer ?
Victor haussa des épaules, il était à la tête d’une cinquantaine d’hommes et femmes, et avait fait l’effort de mémoriser leurs dossiers personnels, mais dans le cas d’Henry ses dernières révisions remontaient à l’an dernier. Il dut faire un effort pour regrouper les informations qui pouvaient intéresser l’Anglaise.
- Il est entré à mon service il y a deux ans, il avait travaillé en tant que garde du corps avant de prendre sa retraite à vingt-sept ans suite à une mission ratée.
- Un protecteur qui finit par devenir assassin ? C’est assez cocasse.
Victor haussa des épaules, puis continua.
- Il a effectué sept missions pour nous, elles n'étaient jamais bien compliquées. Il est doué en surveillance et contre-surveillance, se fond bien dans le décor et sait se faire oublier. Pas d’autres compétences notables, et c’est mon agent le moins expérimenté.
Elena écoutait avec attention, notant les détails donnés par son interlocuteur, essayant de situer la force et le talent du dénommé Henry. Il ne semblait pas spécialement dangereux, un agent de terrain plutôt banal. Elle prit le dossier avant de répondre d’un ton satisfait.
- Henry Corillon, trente ans, Français. Eh bien, les Russes s’en contenteront.
Sans attendre, elle se releva et se dirigea vers la porte du bureau, satisfaite d’avoir une solution concrète à apporter à ses supérieurs. Victor la regarda s’éloigner, puis l’interpella alors qu’elle rejoignait le couloir.
- Simple curiosité, comment allez-vous vous débarrasser de notre jeune ami ?
L’Anglaise se retourna, son sourire chaleureux réapparut comme par magie.
- Oh, nous devrions bien trouver quelques freelances disposés à éliminer ce pauvre garçon.
Victor se contenta de hocher la tête, la femme continua son chemin, dossier sous le bras. Elle ne connaissait pas ce fameux Henry, mais elle était persuadée qu’il allait passer une très mauvaise journée.


