Ça a été assez difficile de trouver du bois sec avec les litres d’eau qui sont tombés du ciel. On a fini par trouver quelques morceaux par ci par là, à l’abris sous des roches, des énormes arbres ou à la lisière des petites grottes de notre repère pour la nuit. Après avoir ramassé un raisonnable tas de bois, j’ai laissé Harlow s’occuper d’allumer un bon feu et je suis partie faire un tour histoire de nous trouver de quoi manger pour ce soir. Bien évidemment, vu que c’était moi qui faisais « les courses » Harlow pouvait toujours rêver pour que j’attrape un animal, par contre je ne m’interdis pas de ramasser des œufs si je croise un nid. Ça doit faire depuis hier midi qu’on n’a pas mangé un réel repas. J’ai tellement faim, mais la nausée qui monte à chaque fois que la pensée de ma famille me vient me coupe l’appétit.
Chaque pas est pas mal douloureux, Ferron nous a sauvé la vie mais malheureusement pour moi il n’est pas doté de suspension. Mes cuisses en sont les témoins. Je marche un peu maladroitement et les herbes trempées de la forêt caressent mes jambes. Elles sont trempées, donc moi aussi. L’eau de la pluie est fraîche et je sens assez vite mes doigts de pied geler qui me lancent à cause de la morsure du froid. Il va me falloir du temps au coin du feu avant de pouvoir penser à dormir.
En cherchant de quoi se mettre sous la dent, je suis obligée de me pencher, fouiller les buissons et bientôt ce n’est plus que mes pieds qui sont gelés. Au moins, la forêt reste généreuse et je trouve ce dont je suis venue chercher. Autour de moi, tout est silencieux comme la mort. Les quelques bruits de feuilles froissés me font tendre l’oreille, la main sur mon couteau. Mais rien ne vient me surprendre pendant la cueillette. Si je l’avais été, ça ne serait probablement pas par les animaux, ils sont chez eux et m’ont surement vue venir d’assez loin. Avec cette pensée me traversant l’esprit, je suis moins à l’aise dans ce qui est pourtant mon milieu favoris. Un pas après l’autre je me presse de fourrer tout ce que je trouve de comestible dans mon sac. Ma cage thoracique se comprime, je me sens à l’étroit dans mes poumons qui me font haleter comme un petit animal en détresse. Calme toi Alma, calme-toi. J’ai la tête qui tourne et mon cul se retrouve vite par terre contre les grosses racines d’un arbre qui me semble bien trop immense. Respire. La terre humide me trempe à travers mes fringues. J’ai des bouffées de chaleur alors que je suis trempée et frigorifiée. Le manche de mon couteau est trempé dans ma main douloureuse de le serrer, mais au moins, je me sens armée et ça me rassure. J’ai l’impression qu’une lueur passe au loin mais aucun bruit, rien ne bouge. Je ferme les yeux.
Quand je reprends mes esprits et finis enfin ma cueillette, la forêt est noire d’encre. On y voit vraiment plus rien, il est temps de rebrousser chemin pour aujourd’hui. Cette forêt n’est pas celle de chez moi, il vaut mieux rentrer au camp et voir où en est Harlow. Même s’il fait noir et que je n’ai pas mes repères habituels, il est plutôt facile de deviner où en est le feu : j’entends de loin les flammes crépiter. Si les flammes sont si bruyantes, c’est que le bois qu’on a trouvé ne devait pas être bien sec… Bon, tant pis si le feu crépite parce que Harlow est une professionnelle de la dissimulation, la preuve : j’ai bien du mal à repérer la moindre lueur de notre feu avant d’être à l’entrée de la grotte. Les flammes lèchent l’ouverture de la roche mais il est assez bien dissimulé dans un de ses recoins. En revanche pour la fumée, on a intérêt à rester couchées sur la pierre parce que je crois qu’on pourrait bien s’étouffer avant de voir le soleil se lever demain matin.
De mon escapade, je suis peut-être revenue pleine de boue brune et collante, mais je suis aussi revenue avec des fruits sauvages, quelques pousses pleines de terre et quelques plantes médicinales. Quand elle m’a vue dans cet état, elle m’a regardé bizarrement mais je dois tellement avoir une sale gueule qu’elle a préféré ne rien dire. En tout cas elle m’épargen – pour cette fois. Puis bon après elle a vu mon butin posé sur le sol de la grotte et j’ai cru qu’elle allait se jeter dessus pour avaler tout rond nos petites victuailles.74Please respect copyright.PENANAhJwXuy5UEE
En ce qui concerne les plantes sauvages moins alléchantes visuellement, je pourrais les stocker dans mes fioles, mais j’ai vu qu’Harlow faisait encore la grimace depuis notre départ précipité, elle doit avoir mal à la tête. Ça tombe bien pour elle parce que j’ai trouvé de la menthe poivrée et du millefeuille. Il ne reste plus qu’à trouver un coin propre pour broyer tout ça et convaincre Harlow d’avaler la bouillasse verte que ça fera. A moins qu’elle mache ça direct, ce qui sera d’emblée moins ragoutant.74Please respect copyright.PENANAepdfgIwiLr
Pour le moment, ma soeur est en train de décortiquer toutes les noix que j’ai pu trouver. Il y a aussi quelques groseilles aux couleurs étranges épargnées par les animaux des bois, des mûres cueillies dans les ronces (mes doigts se souviennent encore). J’ai même réussi à cueillir quelques fragiles figues mi verte, mi orange avec quelques picots mous. J’en ai ouvert une et l’intérieur visqueux n’étais pas très appétissant mais avait un gout tellement doux et sucré en bouche… C’est fou de voir à quel point la nature innove pour s’adapter aux animaux, ces petits voraces. Bon après, vu la dangerosité de ces figues aux picots mous, je pense qu’elle a encore du chemin à faire…
Du côté des racines, le compte et maigre. De toute façon, le plupart des racines ne sont pas mangeables crues et rien qu’à l’idée de devoir encore faire des efforts j’ai tous les membres de mon corps qui me crie d’aller me coucher. J’ai juste envie de dormir, dormir, dormir et oublier que maman est entre les mains de ces meurtriers sauvages… Rien qu’à l’idée de savoir que ma mère est peut-être en train d’être torturée… Et si elle a fini comme le faon… J’ai envie de vomir et de hurler, c’est horrible. Je ne la reverrais peut-être plus jamais et ça me donne envie de mourir. Je voudrais m’enfoncer dans la grotte et y pourrir, si ma mère meurt aux griffes de ces tas de crasses à griffe je préfère ne plus jamais voir la lumière du jour. Je voudrais tous les voir mourir et brûler en enfer, même si c’est moi qui dois les y mener et y pourrir avec eux.
- - Alma, viens manger quelque chose.
Je reprends mes esprits quand Harlow me touche la main. Sans m’en rendre compte je tenais mon couteau de toute mes forces, les mains tremblantes, je me rendais seulement compte que j’avais mal aux doigts. Mes ongles se sont tellement enfoncés profondément que j’ai l’impression que même en dépliant les doigts j’ai l’impression qu’ils sont toujours plantés dans ma paume. Harlow range doucement mon couteau dans son étuis.
Je dois reprendre le contrôle.
- Viens, j’ai épluché les noix et les fruits. Tu dois reprendre des forces, on va en avoir besoin pour retrouver papa.
Je fais ce que je peux pour manger mais j’ai l’impression que ce que je mets dans ma bouche a le gout de ferraille. On mange les fruits en premiers, puis un peu de noix et on fini par mâcher de la menthe, faute de pouvoir se laver les dents. Nous n’avons pas d’eau mais les figues et les baies juteuses feront l’affaire jusqu’au matin.
- - C’était un peu léger… J’aurais bien rajouté quelques saucisses au menu. Ou un chapon. Ou une triple portion de poitrine ?
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- - Tait toi espèce de sanguinaire, je vais vomir.
Après le repas, Harlow et moi décidons ensemble de garder quelques noix pour demain matin, histoire qu’on ne commence pas la journée sans rien manger. Il faudra aussi qu’on cherche de quoi se faire des repas plus nourrissants sinon l’énergie sera vite dépensée et le voyage jusqu’à papa sera beaucoup plus difficile que prévu. Je ne céderais pas sur mon régime sans viande, mais si on trouve quelques œufs ou des petits poissons, je peux peut-être faire des efforts.
- - Harlow, j’ai de quoi soulager tes maux de tête.
Même pas la tête de la regarder je sais très bien que son visage affiche l’irritation qui souligne ses petites rides nerveuses autour de ses yeux. Elle déteste se faire prendre sur le fait quand elle se sent faible. J’attrape donc ma sacoche et ouvre les petites poches extérieures. Ma sacoche en est presque recouverte et je ne sais plus vraiment où j’ai mis quoi. Je plonge la mains dans les poches, les ressortant avec des morceaux de papiers, des bidules inutiles, de bibelots, de plantes séchées… Ah ! J’en sors enfin ma main pleine de menthe poivrée et de millefeuille mais je ne prends pas tout, il vaudrait mieux en garder pour une autre fois au cas où je n’en retrouve pas de sitôt.
- - Je n’ai pas le courage de te les broyer, mais mets ça dans ta bouche et mâche jusqu’à en faire de la bouillie. Je te préviens, la menthe ça ira mais le millefeuille est très amer. Surtout cette jeune pousse, je pense qu’elle…
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- - Aller donne-moi ça, c’est bon, je suis pas une gamine.
Harlow m’a choppé les plantes des mains à peine ma phrase terminée et les a fourrés dans sa bouche avant de se lever et d’aller voir ailleurs. Mon plan a marché, il marche toujours. Même si elle se fait toujours prier pour faire ce qu’on lui demande, elle aime encore moins qu’on ne la prenne pour une naze.
Maintenant qu’elle est partie ruminer ailleurs, je vais m’allonger de tout mon long le plus près possible du feu avant qu’elle revienne. J’essaye de ne pas trop penser. De ne pas réfléchir ni à cette nuit, ni a aujourd’hui et encore moins à demain. Alors je récapitule sur les bons côtés de la chose.
Harlow est là, avec moi.74Please respect copyright.PENANARIhhBvlEUF
Je ne suis pas seule.74Please respect copyright.PENANAYFmeCrIFAk
Nous avons un objectif.74Please respect copyright.PENANAX0AduG0IcP
Nous sommes vivantes !
C’est pas rien étant donné les cris que j’ai entendu en bas… le positif. Pense au positif. Les Skaven… Non, positif, aller il doit bien y avoir quelque chose…
Je tends l’oreille. Je ferme les yeux et je commence à respirer doucement, comme maman nous l’a appris. Et là j’entends enfin toute la forêt vibrer. Les arbres, leurs feuilles, tous les buissons, la moindre branche… elle vibre et danse sous le vent. Et celles sur le sol, elles tombent, roulent les unes sur les autres et craquent. Les troncs grincent, les animaux discutent entre eux et chantent. Au loin on entend des crapauds ? Ou des grenouilles ? En tout cas les bêtes chantent, coassent et rythment la nuit telle une petite chorale désorganisée.74Please respect copyright.PENANAV1dJybkvo1
Chaque bruit est imagé dans ma tête, j’imagine les plantes, les grenouilles, les insectes. J’imagine une petite chouette qui hulule, perchée un arbre recouvert de mousse qui grince, je vois ses gros yeux jaunes fixes qui clignent doucement et sa tête qui tourne sur elle-même. Et même ceux que je n’entends pas, je les imagine quand même. La souris qui coure entre les feuilles tombées sur le sol et qui essaye d’échapper au regard de la chouette, elle fondra bientôt sur la petite souris, ailes écartées et planant comme si le vent était créé pour elle. A moins que la petite souris se trouve une cachette. Comme le buisson où j’ai cueilli de baies tout à l’heure.
Le vent glisse entre les feuilles et les fait frissonner, comme si la forêt respirait autour de moi. Et, sans que je comprenne comment, cette fois ça m’apaise. Je me sens enfin détendue. Je suis dans mon élément. La nature, c’est ma salle de combat à moi et avec Harlow à mes côtés je pense que je suis d’autant plus en sécurité.
J’ai de l’espoir. Demain quand on se lèvera ce sera un autre jour. On repartira sur de bonnes bases. On déjeunera, puis on se mettra à la recherche d’un point d’eau histoire de boire de bonnes goulées avant de reprendre notre route. En plus il me semble avoir entendu une source pas si loin que ça et sur le chemin quelques arbres semblaient avoir été grignotés par des castors. Ça s’annonce plutôt pas mal. Et de toute façon, qu’est ce qui pourrait nous arriver de pire au milieu de cette gigantesque forêt silencieuse ?74Please respect copyright.PENANAITD0QCyLNQ
J’entends à peine Harlow venir se coucher tellement mes yeux sont lourds.


