Quelques minutes plus tard, ils s’étaient installés à une table d’un petit restaurant ouvert tard. L’endroit était calme, à moitié vide. Une vapeur douce s’élevait des bols de ramen posés devant eux.
Akira n’avait pas réalisé à quel point il avait faim. Il engloutit les premières bouchées sans un mot, tandis que Naomie, plus tranquille, observait la pluie fine tomber à travers la vitre.
— Alors, reprit-il la bouche à moitié pleine, c’est quoi exactement ce Codex ?
Naomie posa ses baguettes, le regard perdu dans la vapeur de son bol. — Le Codex… c’est un artefact ancien, divisé en centaines de fragments. Chaque fragment choisit quelqu’un, selon des critères qu’on ignore encore. Ceux qu’il choisit… deviennent des Détenteurs.
Akira fronça les sourcils. — Donc toi, t’en as un aussi ?
— Oui, répondit-elle calmement. Je l’ai trouvé il y a deux ans. Depuis, il m’a… changée. Elle releva la manche de son manteau. Une lueur discrète traversa la peau de son avant-bras : une marque, semblable à un tatouage féerique.
Akira écarquilla les yeux. — C’est quoi, ça ?
— C’est le sceau du Codex. Quand un fragment est totalement assimilé, la marque devient visible aux yeux des autres Détenteurs. C’est une sorte de signature spirituelle… impossible à effacer.
Il baissa les yeux vers son propre bras, se souvenant de la brûlure ressentie après son duel. — Donc, ça veut dire que… moi aussi, j’ai un truc comme ça ?
— Pas encore visible, répondit Naomie avec un petit sourire. Mais si ton fragment s’est éveillé aujourd’hui, alors ce n’est qu’une question de temps.
Akira se renfrogna, reposant ses baguettes. — D’accord, mais… pourquoi tu m’expliques tout ça ? Qu’est-ce qui me dit que tu ne veux pas mon fragment ? Son ton s’était durci. L’ombre d’une méfiance glissa dans ses yeux.
Naomie ne sembla pas surprise. — Si je voulais ton fragment, crois-moi, tu ne serais pas là à manger des ramen. Elle reprit une bouchée, tranquille. — Les fragments s’attirent entre eux. On finit toujours par croiser d’autres Détenteurs, qu’on le veuille ou non. Certains s’entraident… d’autres s’affrontent. Moi, je préfère éviter le sang inutile.
Le silence s’installa un instant, juste interrompu par le clapotement de la pluie.
— Et ces marques, demanda Akira, en désignant le bras de Naomie, d’où elles viennent vraiment ?
Un éclat nostalgique passa dans son regard. — D’après les anciens textes, ces marques existent depuis l’apparition des premiers Détenteurs, ils manifestaient ces symboles et devenaient incroyablement puissants. Alors, pour leur ressembler, des individus ont commencé à se tatouer — pensant que ces dessins leur offriraient la même force. C’est comme ça que les tatouages sont nés : une imitation des marques du Codex.
Akira resta pensif, laissant ses baguettes retomber dans le bol. — Donc… ces marques, c’est la preuve qu’on a un fragment ?
— Oui. Et aussi la preuve qu’on porte le poids de la divinité qui y est liée. Elle le fixa, son regard soudain plus grave. — Chaque fragment renferme une divinité endormie. Quand tu l’as touché, elle t’a reconnu. Ce n’est pas juste un pouvoir. C’est une alliance.
Akira détourna le regard, mal à l’aise. — Une alliance… J’ai pas signé pour ça.
Naomie eut un petit rire, presque triste. — Aucun de nous ne l’a fait. Mais maintenant que ton fragment est éveillé, tu ne pourras plus fuir ce lien.
Il soupira, se laissant tomber contre le dossier de sa chaise. — Super. Et comment on fait pour récupérer d’autres fragments ?Naomie resta un instant silencieuse. Puis elle posa ses baguettes et le regarda droit dans les yeux. — Il existe un moyen. Mais c’est loin d’être un jeu.
Akira arqua un sourcil. — Tu veux dire quoi par là ?
— On appelle ça… un Duel Panthéonique. Elle marqua une pause, comme pour jauger sa réaction. — Ce sont des affrontements entre Détenteurs où les fragments eux-mêmes s’impliquent. Les créatures invoquées ne sont plus seulement des projections… leurs blessures se répercutent sur leurs maîtres.
Akira se redressa, l’air soudain plus sérieux. — Attends… tu veux dire qu’on peut… mourir dans ces duels ?
— Oui. La réponse tomba, froide et directe. — La défaite signifie la mort. Et la perte du fragment. Quand un Détenteur meurt, son fragment rejoint naturellement celui du vainqueur, le renforçant. Mais cette puissance n’est pas sans prix : plus un être détient de fragments, plus la frontière entre sa volonté et celle des divinités qu’il porte s’efface.
Akira fronça les sourcils. — Donc… on devient plus fort, mais on risque de perdre la tête ?
— Exactement. Certains ont cru pouvoir dominer plusieurs fragments. Ils ont fini consumés par leur propre puissance, vidés de toute âme. Le Codex leur a tout pris… jusqu’à leur nom.
Une bourrasque fit trembler la vitre à côté d’eux. Naomie reprit, la voix plus grave encore : — On raconte qu’un Détenteur, il y a des siècles, était si proche de compléter le Codex qu’il pouvait altérer la réalité elle-même. Les montagnes ont tremblé, les mers se sont levées. Certains disent que certaines catastrophes naturelles, celles qu’on attribue à la colère du monde… sont en fait les traces de ces anciens Détenteurs.
Akira resta figé, les yeux écarquillés. — Donc… si quelqu’un réunissait tous les fragments…
— Il pourrait recréer le monde. Ou le réduire en cendres.
Le silence tomba à nouveau entre eux, pesant, presque sacré. Les néons du restaurant clignotaient faiblement, comme si la lumière elle-même hésitait à les entendre parler.
Akira finit par détourner le regard, la mâchoire serrée. — Génial. Donc j’ai une bombe à retardement collée à l’âme.
Naomie esquissa un sourire triste. — Bienvenue parmi les Détenteurs, Akira.
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